La mort de George Floyd mobilise le monde du sport au-delà des Etats-Unis

Les violences policières à l’encontre des Noirs aux Etats-Unis avaient déjà, ces dernières années, mobilisé les sportifs – surtout afro-américains. Avec la mort de George Floyd, les prises de position se sont élargies.

Par Publié le 04 juin 2020 à 11h59 - Mis à jour le 05 juin 2020 à 10h43

Temps de Lecture 5 min.

« I can’t breathe » (« Je ne peux pas respirer »). C’était en 2014. Le message, en lettres capitales blanches, barrait le torse de LeBron James. Alors joueur des Cavaliers de Cleveland (Ohio), la star de la NBA (la ligue américaine de basket) arborait avec ses coéquipiers les derniers mots d’Eric Garner, Noir de 44 ans tué par un agent de la police new-yorkaise. Six ans plus tard, ces mêmes mots ont fait leur retour, avec la mort de George Floyd, un Afro-Américain tué lors d’une interpellation par la police de Minneapolis, lundi 25 mai.

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« Encore ? », a interrogé LeBron James sur ses réseaux sociaux. Le basketteur, qui évolue désormais au sein des Lakers de Los Angeles, n’a pas été le seul à réagir. Cette nouvelle violence policière contre un Noir américain – par ailleurs sportif de bon niveau jusqu’à l’université et ami proche de l’ancien basketteur Stephen Jackson – a ému et mobilisé les sportifs comme rarement par le passé.

Les prises de position ont dépassé le seul cadre de quelques sports nord-américains, comme le basket, où l’engagement de certains acteurs sur les sujets sociétaux n’est pas récent. En Europe, les réactions se sont aussi multipliées. Les prises de parole n’ont par ailleurs pas été le seul fait de figures sportives noires : des sportifs et sportives blancs se sont aussi exprimés.

Le geste de Colin Kaepernick comme référence

Le footballeur français Marcus Thuram, le 31 mai 2020, lors du match Borussia Mönchengladbach contre Union Berlin.

Genou à terre, tête baissée… Un geste a servi de référence à un certain nombre de dénonciations et témoignages de solidarité : celui qu’avait adopté Colin Kaepernick en septembre 2016 pendant l’hymne américain en amont d’un match de présaison de NFL (la ligue de football américain). Le joueur avait ainsi tenté d’alerter sur les violences policières dont sont victimes les Noirs aux Etats-Unis. Cette action lui avait valu d’être écarté de la Ligue. Et de devenir l’une des icônes du mouvement Black Lives Matter.

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« Voilà… pourquoi », a simplement écrit LeBron James, juxtaposant la photo de la mort de George Floyd sous le genou du policier Derek Chauvin à celle de Colin Kaepernick, genou à terre. Dimanche 31 mai, c’est le footballeur français Marcus Thuram qui a célébré un but un genou au sol, tête baissée lors d’un match de la Bundesliga, le championnat allemand, rare compétition sportive à avoir repris après l’arrêt provoqué par l’épidémie de Covid-19. En écho, les effectifs au complet des clubs anglais de Liverpool et Chelsea ont reproduit la pose à l’entraînement, respectivement lundi et mardi.

Jusqu’alors, le monde du football avait fait en sorte que les joueurs n’importent pas « des considérations politiques » sur le terrain. Mais aujourd’hui, même le président de la FIFA, la fédération internationale, Gianni Infantino, a tenu à appuyer, dans un communiqué, ces marques de soutien. « Pour lever toute équivoque, les récentes manifestations de joueurs lors de matchs de la Bundesliga mériteraient des applaudissements et non une sanction. Nous devons tous dire non à toute forme de racisme et de discrimination. »

Sportives et sportifs blancs prennent position

« La communauté noire a besoin de notre aide. Ouvrez vos oreilles, écoutez et parlez. Ce n’est pas de la politique. Il s’agit des droits de l’homme », a déclaré le joueur de football américain Joe Burrow (ici à La Nouvelle-Orléans, le 13 janvier 2020).

Les temps changent. L’ancien basketteur américain Michael Jordan, qui s’était durant sa carrière toujours tenu éloigné des prises de position politiques ou sociétales – et avait subi pour cette raison son lot de critiques –, a lui aussi dénoncé « le racisme enraciné et la violence envers les personnes de couleur dans notre pays ».

Pour que les choses évoluent, de nombreux sportifs noirs ont appelé l’ensemble du monde du sport à prendre le racisme à bras-le-corps. « Nous avons besoin que tellement plus d’athlètes qui ne me ressemblent pas parlent de ça, pour exprimer le même degré d’indignation », a exhorté le joueur de hockey afro-canadien Evander Kane, des Sharks de San Jose, en fin de semaine dernière, à l’antenne de l’une des plus importantes émissions de la chaîne ESPN. « Nous nous sommes indignés depuis des centaines d’années, et rien n’a changé. Il est temps que des gars comme Tom Brady ou Sidney Crosby [stars du football américain et du hockey] parlent de ce qui est bien et, clairement dans le cas actuel, de ce qui ne l’est absolument pas. »

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Cette prise de parole, rare dans le hockey, guère accoutumé à voir ses joueurs – en grande majorité blancs – s’exprimer sur des sujets de société, a été suivie par d’autres et a ouvert les vannes. A la différence d’il y a quatre ans, où les soutiens à Colin Kaepernick – notamment la footballeuse Megan Rapinoe – pouvaient se compter sur les doigts d’une main, des sportifs blancs ont exprimé une volonté d’aborder le sujet du racisme, collectivement. « La communauté noire a besoin de notre aide. Ouvrez vos oreilles, écoutez et parlez. Ce n’est pas de la politique. Il s’agit des droits de l’homme », a déclaré le joueur de football américain Joe Burrow.

Même Roger Goodell, le patron de la très conservatrice NFL, y est allé de son communiqué de soutien, présentant ses condoléances à la famille de George Floyd et appelant à l’action : « Nous reconnaissons le pouvoir de notre plate-forme dans les communautés et dans la société américaine et acceptons cette responsabilité. » Sa déclaration a cependant été vilipendée par de nombreux sportifs et observateurs, qui n’ont pas manqué de rappeler qu’en 2016 Colin Kaepernick avait été mis au ban de la Ligue, désireuse de ne pas se mettre à dos les plus conservateurs de ses fans.

Inscription dans un mouvement collectif

En France, comme d’autres athlètes, Kylian Mbappé a lui aussi suivi le mouvement, et signalé sur Twitter son soutien à la famille de George Floyd. Guère accoutumé jusqu’ici à s’exprimer hors de sa zone de confort – le terrain –, le champion du monde français, fan de LeBron James, a ensuite posté un message de soutien à un adolescent – de Bondy comme lui – interpellé violemment, dressant un parallèle entre les « violences policières, qu’elles soient d’ici ou d’ailleurs ».

Ces prises de parole de sportifs s’inscrivent aussi dans un mouvement collectif. « Black Lives Matter, et plus généralement les mouvements pour la justice sociale aux Etats-Unis, sont en train de gagner en dynamisme, observe Nicolas Martin-Breteau, spécialiste d’histoire africaine-américaine à l’université de Lille. Des millions d’anonymes se mobilisent, et rendent la prise de parole publique des sportifs plus facile. » Comme dans les années 1960-1970, où « la prise de parole des sportifs noirs américains, comme Muhammad Ali, était aussi portée par un profond mouvement social » pour les droits civiques.

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L’émotion suscitée par la mort de George Floyd le montre. L’heure des champions qui laissent leurs pieds parler pour eux, ou acceptent de « se taire et dribbler », injonction d’une journaliste de Fox News à LeBron James après des commentaires sur Donald Trump, paraît révolue.

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