« Féminicides », L. de Foucher et Jérémy Frey

Féminicides : des meurtriers dominateurs, loin du « coup de folie »

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Publié le 02 juin 2020 à 10h06 - Mis à jour le 03 juin 2020 à 19h12

Les mots sont bazardés sur le papier, en vrac et en majuscules. Trois pages arrachées d’un cahier qu’au matin du 3 juillet 2018 René Buttigieg a fourrées à l’intérieur de sa veste. Un réquisitoire bilieux, une déclaration d’amour mâtinée de haine aux phrases syncopées. « Je t’ai prévenue mais tu m’as pas écouté, trahison, punition. Nous revoilà réunis malgré tout. »

Il est 7 h 30 lorsque ce patron d’une salle de musique emporte sa lettre, son arme de poing, et se rend devant le domicile de son ex-femme, Agnès Rubègue, dans un quartier résidentiel de Marseille. Il lui tire dessus à trois reprises alors qu’elle enfourche son scooter, l’achève au sol puis s’assoit à ses côtés. A l’homme terrifié qui vient d’assister à la scène, à quelques mètres de là, il fait un geste de la main pour lui signifier que non, il n’est pas nécessaire d’appeler la police. René Buttigieg pointe l’arme sur sa tempe, appuie sur la détente, s’effondre. Dans sa poche, les feuillets s’achèvent sur cette phrase : « Rien c’est mieux. »

Ce testament, aussi erratique soit-il, ouvre une lucarne sur l’état d’esprit de cet homme de 58 ans au moment de tuer de sang-froid son ex-épouse. « Je t’aime trop pour te laisser dans les mains de ces monstres [une référence confuse qui vise tous ceux qu’il rend responsables de sa séparation avec elle]. Tu viens avec moi », écrit-il à celle qui avait quitté le domicile conjugal deux ans plus tôt après des années d’humiliations et de violences verbales. Et cette accusation jetée à la face du monde : « Vous ne me laissez pas le choix si ce n’est reprendre mon amour de mes 20 ans et la mère de mes enfants. »

Un portrait-robot ?

En quelques mots, et vraisemblablement sans en avoir la moindre conscience, René Buttigieg résume certaines des principales caractéristiques observées chez les auteurs de féminicide : refus de la séparation, de la dépossession, déresponsabilisation, conviction d’avoir le droit de vie et de mort sur son épouse. Que se passe-t-il dans la tête de ces hommes qui tuent celles qu’ils prétendent aimer plus que tout ? Est-il possible de dresser un portrait-robot de l’auteur de féminicide ?

La littérature officielle est assez pauvre sur la question. Dans l’étude nationale relative aux morts violentes au sein du couple, publiée chaque année par le ministère de l’intérieur et qui fait référence, on peut lire ceci : « L’auteur masculin est, le plus souvent, marié, français, âgé de 30 à 49 ans, et n’exerce pas ou plus d’activité professionnelle. Il commet ce crime à domicile, sans préméditation, majoritairement avec une arme blanche ou une arme à feu. » Esquisse sommaire à laquelle s’ajoute ce commentaire : « Sa principale motivation demeure la dispute, suivie de près par le refus de la séparation. » Confusion évidente entre la cause la plus récurrente – la séparation – et sa conséquence – la dispute.

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