#VivreAvec : « Je hais le terrorisme, mais je ne hais pas les terroristes », explique Serge Tisseron

Comment comprendre nos mécanismes émotionnels face à la menace terroriste ? Les réponses de Serge Tisseron, psychiatre et psychanalyste.

Propos recueillis par Publié le 01 avril 2016 à 15h03 - Mis à jour le 31 octobre 2016 à 08h01

Temps de Lecture 10 min.

Comment comprendre nos mécanismes émotionnels face à la menace terroriste ? Les réponses de Serge Tisseron, psychiatre, psychanalyste et président de l’Institut pour l’histoire et la mémoire des catastrophes.

Alice : J’ai à peine 24 ans et je n’ai pas été touchée personnellement par les attentats. Pourtant, depuis novembre 2015, je ne vis plus. Je pensais pouvoir faire avec la peur, mais les attaques, à Bruxelles, le 22 mars, n’ont fait que la raviver. Le plus dur, c’est de prendre le train. Je craque un jour sur deux, pleure en silence pendant que les gens me dévisagent. J’ai honte, parce qu’il ne m’est rien arrivé, donc je n’ai pas le droit de réagir aussi violemment. J’ai l’impression d’être une petite nature. Pensez-vous que quelqu’un dans mon cas peut se sortir de cette terreur dans laquelle il s’est enfermé tout seul ? Ou devrais-je aller voir un médecin ?

Serge Tisseron : Tout d’abord, sachez qu’il n’y a aucune honte à vivre ce que vous vivez. Manifestement, les images d’attentats que vous avez vues ont résonné en vous plus fortement encore que chez beaucoup d’autres. Peut-être est-ce en relation avec des choses que vous avez vécues vous-même, comme un événement grave d’une autre nature. Mais peut-être avez-vous aussi, dans votre entourage proche, des parents, des grands-parents, qui réagissent comme vous à ces événements. Il arrive parfois que nos réactions face à des images d’actualité soient liées à des accidents qui ne nous sont pas survenus à nous-mêmes, mais à des gens de notre famille ; je pense notamment à la guerre d’Algérie, aussi bien sur le territoire algérien que sur le territoire français. N’ayez pas honte de parler de ce que vous vivez à vos proches, ils vous permettront peut-être d’y voir plus clair sur vous-même en vous parlant d’eux.

Shosha : Comment peut-on utiliser la colère face aux événements pour les transformer en action ?

La colère est un puissant moteur d’action, et peut-être même le plus puissant de tous, mais il ne faut pas qu’elle nous cache la complexité des émotions que nous ressentons : on peut être en colère, mais aussi, en même temps, avoir peur, être inquiet… Pour utiliser la colère, c’est comme pour toutes les émotions : il ne faut pas qu’elle nous empêche de réfléchir.

L’important est de comprendre comment mobiliser son énergie pour que les choses changent, pas seulement dans l’immédiat, mais à long terme. Le danger de la colère serait de nous engager très vite dans l’action qui nous paraît le mieux à même de l’apaiser. Mais cela risquerait de nous entraîner dans une action « colérique ». La colère est précieuse, ne la gaspillons pas, il faut savoir l’utiliser comme un carburant, viser le long terme, pour nourrir une action qui va s’avérer longue.

Sofiane : J’ai 22 ans, je suis né en France de parents algériens. Je me sens pleinement français et je souffre, comme tout le monde, des attentats qui ont lieu à répétition en Europe et ailleurs dans le monde. Pourtant, j’ai le sentiment qu’on me reproche de ne pas être si indigné que ça. J’ai le sentiment qu’on me reproche de ne pas exprimer haut et fort mon désarroi et ma colère. J’ai le sentiment de porter sur mes épaules tout le poids de ces quelques illuminés qui salissent l’image d’une religion et d’une communauté. Comment se débarrasser de ce sentiment de culpabilité ?

Nous avons affaire à des ennemis qui cherchent à monter les unes contre les autres des personnes qui sont différentes par leur mode de vie, leur religion, leur croyance, mais qui ont fait le choix de privilégier ce qui les réunit. Vous ne devez pas céder à la tentation de croire qu’« on vous en veut de ne pas suffisamment exprimer votre désaccord ou votre colère ». Certains peuvent le faire, mais vous pouvez compter sur beaucoup d’autres, qui n’ont pas plus envie que vous de basculer dans ces caricatures. Vous n’avez aucune raison de vous sentir coupable de quoi que ce soit, même si vous avez l’impression que certains vous culpabilisent. Dites à ceux qui pourraient le faire que, agir de cette façon, c’est déjà donner raison à nos ennemis, et dites-leur aussi que ce n’est pas ceux qui crient le plus fort qui souffrent forcément le plus. Et que ce n’est jamais ceux qui s’indignent le plus fortement qui sont forcément les plus proches des victimes.

F. : Je ne suis pas particulièrement anxieux, mais ma copine est terrifiée à l’idée de sortir de chez elle depuis les attentats. Est-il vraiment souhaitable pour elle d’être inondée d’informations, souvent contradictoires sur le sujet, qu’on trouve sur Internet ?

Lire le journal tous les jours a toujours été une épreuve, mais, avec Internet, c’est l’épreuve vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ce qui arrive nous rappelle combien il est important que nous apprenions à gérer quotidiennement notre environnement d’information, en consacrant certains moments privilégiés à la consultation des médias, mais en évitant d’aller les consulter à tout bout de champ. Sinon, tout ce que nous lisons nous submerge et nous empêche de penser à quoi que ce soit d’autre.

Pour désigner ceux qui grignotent sans arrêt de l’information, on parle d’« infobésité ». On devient « infobèse » sans même s’en rendre compte, et on en est vite malade. Les nouveaux médias nous obligent à de nouvelles disciplines. Sinon, leurs effets sur nous sont exactement contraires à ce qu’on pourrait rechercher : ils ne nous informent plus, ils nous accablent, ils ne nous mobilisent plus, ils nous démoralisent.

Philippe : On entend de plus en plus de personnes qui se ferment à l’actualité, ne veulent plus entendre parler de tout ce qui pourrait être lié à un attentat. N’est-ce pas une forme de déni, qui peut, ensuite, exposer ces individus à des traumatismes plus importants ? De plus, la lutte contre le terrorisme passe par une vigilance citoyenne de tous les instants. N’est-ce pas préjudiciable de se résigner et d’agir comme si de rien n’était ?

Oui, de plus en plus de personnes se ferment à l’actualité et, en effet, c’est une forme de déni qu’elles risquent de payer cher. Les médias portent une part de responsabilité : ils devraient accorder plus de place à tout ce qui nous permettrait de mieux nous protéger face à tous les dangers qu’ils présentent, et mieux nous mobiliser en faveur des victimes, lorsqu’ils les mettent à la « une ». C’est ce que tente de faire l’association Reporters d’espoirs. Mais le politique a aussi sa responsabilité, en nous faisant croire qu’il peut nous protéger absolument. Nous devons tous changer nos habitudes, parce que le monde a changé.

Maycne : Passé l’émotion de l’instant d’une attaque, on peut se rappeler qu’en France la maladie et l’insécurité routière tuent plus que le terrorisme. Est-ce plutôt de la raison, de la résignation, ou de la négation ?

Il n’y a pas à établir de concurrence entre les diverses causes de mortalité, mais ce qui terrorise à juste titre dans le terrorisme, c’est le fait de nous sentir totalement à la merci d’événements sur lesquels nous n’avons aucun contrôle. Nous pouvons développer des pratiques de prévention de la maladie, choisir de bien nous soigner ou pas, de prendre notre voiture ou non, de respecter les règles de sécurité ou non, mais le terrorisme nous confronte à un sentiment d’impuissance qui remet en cause le sentiment – que nous construisons patiemment – de pouvoir organiser notre vie et notre mort comme nous l’entendons.

Marie : Je me retrouve à avoir peur de plein de gens, tout le temps (dans le métro, au cinéma…), simplement parce qu’ils ont des sales têtes ou des grosses valises. Je me fais peur moi-même et je ne sais pas comment faire autrement, malheureusement…

Oui, moi aussi parfois. Je crois que, dans ces circonstances-là, ce qui nous effraie le plus, ce sont les images que nous avons dans la tête, parce que nous les avons vues dans les médias. Il y a plusieurs manières de réagir à cela : d’abord, prendre notre peur au sérieux et garder un œil ouvert sur ce qui se passe ; mais, en même temps, respirer profondément et essayer de nous détendre en nous disant que c’est quand même très peu probable. Il ne faut pas renoncer à l’une de ces deux attitudes au seul profit de l’autre, rester vigilants ensemble est essentiel, ne pas voir des terroristes partout est tout aussi important. C’est un équilibre difficile, que nous devons, chacun, apprendre et enseigner à nos enfants. Et c’est d’autant plus important que nous risquons d’en avoir besoin pour longtemps.

Nous recevons de nombreuses questions sur la manière d’en parler aux enfants : comment gérer leurs angoisses, ne pas leur transmettre les nôtres ; l’école en fait-elle trop, en leur en parlant et en organisant des événements qui évoquent les attentats (chanter La Marseillaise, planter un arbre pour la liberté…) ?

Les enfants sont, aujourd’hui, plongés exactement dans le même bain médiatique que nous, mais ils ont, en plus, une peur que nous n’avons pas, celle que leurs parents ne soient pas là pour les protéger. C’est pourquoi il est d’abord important de rassurer les enfants sur le fait que nous sommes là, que nous sommes parfois inquiets, nous aussi, mais que cette inquiétude nous aide à tout faire pour que, ensemble, nous ne soyons plus les victimes de nos ennemis. Et rassurer les enfants sur le fait que les soldats en armes et les policiers armés sont là pour nous aider, que ce sont nos amis et qu’il ne faut pas hésiter à leur parler. Et demandons aussi à nos enfants ce qu’ils pensent des commémorations organisées à l’école. L’important est de leur montrer que nous sommes attentifs à ce qu’ils éprouvent et pensent, qui n’est pas forcément la même chose que ce que l’institution scolaire leur demande de penser. Car, si les parents ne font pas ce travail, qui le fera ?

Lohengrin : En ce qui concerne la peur, le simple fait de savoir que ma moto, dont je n’ai pas peur, a beaucoup plus de chances de me tuer que tous les terroristes du monde me fait fortement relativiser et permet de m’affranchir de la crainte perpétuelle qui pourrait me saisir. En revanche, je me suis laissé submerger par la colère et la haine à plusieurs reprises. Et ce, non pas juste depuis le 13 novembre 2015, mais déjà précédemment, avec les attaques de janvier 2015 et encore avant, lors des tueries perpétrées par Mohamed Merah, en mars 2012. Comment réussir à aller de l’avant de manière positive, lorsque des émotions aussi violentes que la colère et la haine sont la principale réaction face à cette situation ?

Seuls, nous ne pouvons pas aller bien loin. Autant la colère est une émotion légitime, autant la haine est une émotion qui pose problème. La colère vise à faire changer une situation, la haine vise à détruire des personnes. Je crois qu’il faut absolument éviter la tentation de rencontrer sur Internet, ou dans la vie, des personnes qui pensent exactement comme nous. Les problèmes que nous pose aujourd’hui le terrorisme présentent tellement de ramifications et de complexité qu’il est important de privilégier ce que le débat démocratique a de meilleur. C’est-à-dire, permettre à des gens qui ne pensent pas du tout la même chose de se fixer un cadre, accepté par les deux parties, pour essayer de mieux préciser ce qu’on pense soi-même, en l’argumentant face à quelqu’un qui n’est pas d’accord.

Personnellement, je hais le terrorisme, mais je ne hais pas les terroristes, car ils peuvent avoir des motivations très différentes les uns des autres. Dirigeons notre haine contre les comportements, mais pas contre les personnes, car nous risquerions de ne plus leur accorder le caractère d’êtres humains. C’est-à-dire que nous ferions exactement avec eux ce qu’ils font avec nous, nous serions radicalisés.

Fm : J’ai 26 ans, il y a un nouvel état d’indifférence qui traverse notre génération, plus que de la colère. Une forme de résignation face aux menaces terroristes et aux vides politiques. Tous les jours, j’interroge mes amis pour tenter de réfléchir, de reconstruire un espace commun d’engagement, mais le sentiment d’impuissance l’emporte souvent. Comment retrouver un espace de parole qui ne soit pas seulement celui de la peur et de la résignation ?

Je n’ai pas votre âge, mais je trouve aussi la même attitude parmi des personnes de ma génération. Votre espace de parole, c’est vous qui le construisez. Nous sommes nombreux à désirer ce que vous appelez « un espace commun d’engagement ». Il a de la peine à émerger, car beaucoup d’entre nous ne peuvent pas s’empêcher de vivre dans une nostalgie mélancolique d’un passé mystifié, celui des « trente glorieuses » et de la domination coloniale de la France sur les territoires d’outre-mer. Mais, rappelez-vous ce que disait le philosophe Pascal : « Nous ne sommes pas appelés au général mais au particulier. » Ouvrons, partout où c’est possible, des espaces de parole. Il faut faire confiance à la vertu de l’exemple. Il en sortira bien quelque chose.

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