Quand se chauffer devient un luxe

De deux à cinq millions de Français souffrent de "précarité énergétique". Le Gers est l'un des premiers départements à tenter d'y remédier.

Par et Catherine Rollot Publié le 11 novembre 2009 à 15h02 - Mis à jour le 09 juin 2014 à 15h15

Temps de Lecture 4 min.

Blanche Puertas n'est pas frileuse. A 65 ans, alors que les premières gelées ont envahi la campagne gasconne, elle s'affaire dans sa cuisine en tee-shirt. Mme Puertas vit à Montréal-du-Gers, village de l'Armagnac. Les hivers n'y sont pas aussi rigoureux que dans la capitale du Québec, mais pas assez doux pour se passer de chauffage. Pendant trois ans, Mme Puertas a pourtant vécu dans le froid, faisant partie de ces ménages en situation de "précarité énergétique".

Ce terme, qui est en train d'apparaître dans les discours officiels, désigne les foyers qui éprouvent des difficultés à se chauffer ou qui s'endettent pour maintenir une température correcte dans leurs logements. En Europe, le Royaume-Uni est le seul pays à avoir défini une norme pour quantifier le phénomène. Tout ménage qui dépense au moins 10 % de ses revenus pour régler ses factures d'énergie est comptabilisé comme souffrant de précarité énergétique.

Entre 50 et 125 millions d'Européens seraient touchés. En France, ils sont de 2 millions à 5 millions. Sur ce nombre, 300 000 sollicitent, chaque année, les services sociaux pour les aider à régler leur facture énergétique. Le montant des aides publiques s'élève à 150 millions d'euros, une somme en hausse de 15 % par an.

En 2006, quand Blanche Puertas a loué cette maison, elle avait remarqué que la cuisinière à bois qui assurait le chauffage de toute l'habitation n'était pas de première jeunesse, mais avec sa retraite d'auxiliaire de vie, elle n'avait pas les moyens "de faire la difficile".

Après deux ans de recherches, elle avait fini par trouver ce logement, pas trop éloigné du travail de son fils, qui vit avec elle. Les 450 euros de loyer pesaient déjà un peu lourd dans le budget familial (1 500 euros mensuels), mais le pire était à venir. "En faisant fonctionner la cuisinière à plein régime, nous arrivions à peine à 15 degrés. De plus, il fallait se lever plusieurs fois par nuit pour recharger le foyer en bois", raconte Mme Puertas. Surtout, la cuisinière fonctionne mal et dégage d'abondantes fumées. Pendant deux ans, elle et son fils s'en accommodent. Un matin pourtant, la cote d'alerte est atteinte. "La cuisine était envahie de fumée, on aurait pu fumer un jambon", plaisante Blanche. Alertée, une assistante sociale prend contact avec Thomas Monge, un thermicien indépendant (Gascogne énergie conseil) qui intervient pour le conseil général du Gers.

Pionnier en matière de lutte contre la précarité énergétique, le département a, depuis 2004, mis en place, avec le soutien de l'Agence de l'environnement et de la maîtrise de l'énergie (Ademe), un dispositif d'aide et d'accompagnement aux travaux de maîtrise de l'énergie pour les familles en difficulté. "Face à l'augmentation constante des besoins, nous ne pouvions plus nous contenter d'aider les ménages à apurer leurs dettes d'énergie, il nous fallait agir en amont pour diminuer leur facture et améliorer leur confort de vie", explique Marie-José Peyrelade, directrice de l'insertion et de la lutte contre l'exclusion qui privilégie donc le préventif au curatif.

Après une visite chez Mme Puertas, le verdict du thermicien est sans appel, "Il y avait un réel risque pour la santé des locataires", se souvient Thomas Monge, qui préconise alors des travaux d'isolation et un changement du mode de chauffage. Après de multiples discussions, le bailleur accepte de remplacer la chaudière. Les matériaux d'isolation et de peinture sont fournis par l'association Revivre, qui aide les familles à autoréhabiliter leurs logements.

Chaque année, le département établit une cinquantaine de diagnostics thermiques, des conseils en travaux et de plans de financement. "Les aides et les actions sont plus faciles à mener chez les propriétaires occupants. Dans les logements locatifs, il faut convaincre les bailleurs d'entreprendre des travaux, or nous disposons de peu de leviers", déplore M. Monge. "La pénurie de logements locatifs ne nous aide pas. Tout se loue quel que soit l'état, et à des prix élevés", poursuit Marie-Pierre Etienne, qui travaille sur le logement des personnes défavorisées au conseil général. Un tiers des dossiers aboutissent à des travaux. Dans 70 % des cas, le diagnostic thermique reste sans suite, soit parce les propriétaires ne veulent rien faire, soit parce que les familles ont déménagé.

Bernard et Minzala Mouret n'ont jamais envisagé une telle éventualité. "Même si notre maison est pourrie, elle est à nous", explique Minzala avec son accent russe. Ancienne grutière en Russie, aujourd'hui aide-ménagère, elle est mariée depuis cinq ans avec Bernard. La vieille bâtisse qu'ils occupent à l'entrée du village médiéval de Bassoues, également dans le Gers, est le cadeau de mariage d'une parente. Mal isolée, la maison était chauffée jusqu'à l'hiver dernier par un poêle à bois. Sur les conseils de Thomas Monge, le couple a opté pour un poêle à granulés de bois, un mode de chauffage écologique et économique. Et grâce à un prêt octroyé par le département, M. et Mme Mouret ont pu changer leur installation.

A raison de 87 euros par mois, le remboursement ne pèse pas trop lourd sur leurs finances. Des travaux d'isolation ont été entrepris. "Il aurait fallu s'attaquer au gros oeuvre mais cela dépassait les capacités de la famille", explique M. Monge. Pour chaque dossier, une visite est réalisée à la fin des travaux et un an après, afin d'en mesurer l'impact. "Les bénéfices vont bien au-delà de l'aspect économique. Ils se mesurent aussi en termes de confort, ce qui est primordial pour l'intégration sociale", analyse le thermicien. "Maintenant, je suis fière de montrer ma maison", constate Minzala. Le lambris des murs, le poêle et le samovar donnent à l'ensemble un petit air slave. Par la fenêtre, Minzala jette un coup d'oeil à son potager. "Cette nuit, il a dû faire froid, mes plants de basilic ont gelé." Dans la maison, la température dépasse les 20 degrés.

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