JÉRÉMIE FISCHER

1er avril 1984 : Marvin Gaye, l’apôtre de la soul, meurt sous les balles de son père

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Publié le 21 août 2018 à 17h00 - Mis à jour le 23 août 2018 à 16h13

Marvin Gaye, le 17 janvier 1983, au American Music Awards, à Los Angeles.

Votre histoire a fait couler des litres d’encre, mais elle tient en une lettre : un « e » muet, ajouté à la fin de votre patronyme. Ce petit caractère, ce signe distinctif discret, presque invisible, vous vous l’êtes octroyé à la sortie de l’adolescence, lorsque vous êtes entré en chanson, et qu’il a fallu signer les disques que vous sortiez, les morceaux que vous composiez, les concerts que vous donniez.

Depuis votre naissance, le 2 avril 1939, à Washington D.C., vous vous appeliez Marvin Gay, comme votre pasteur de père ; dorénavant, vous seriez Marvin Gaye, aux yeux et aux oreilles du monde – si ce n’est de Dieu.

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D’aucuns virent dans cet appendice une marque d’orgueil, comblant un manque d’égards ; d’autres y entendirent l’écho d’une violence sourde, hantant votre famille de génération en génération. Votre père, reproduisant les gestes de son propre géniteur, ne vous avait-il pas roué de coups de ceinture, durant votre enfance ? Et votre grand-père maternel n’avait-il pas ouvert le feu sur sa femme, à la suite d’une énième crise de démence – drame dont votre grand-mère réchapperait miraculeusement et qui précipiterait l’internement de votre aïeul ?

A cet « e », du reste, on ferait bientôt dire tout et son contraire. Qu’il trahissait votre part féminine, par exemple, vous qui mêliez avec tant de grâce les inflexions aiguës de votre timbre à celles du sexe opposé : avant de chanter en solo les délices et les supplices de la conjugalité, c’est en duo – aux côtés de Mary Wells, Kim Weston, Diana Ross et Tammi Terrell – que vous vous êtes d’abord fait un nom.

Cet « e » trouble, on soutint inversement que vous l’auriez brandi pour exorciser les goujateries de vos copains d’enfance, moquant sans relâche votre virilité. La perche que leur tendait votre nom était d’autant plus facile à saisir, il est vrai, que votre père aimait à se travestir en femme – il était courant, à D.C., de croiser Gay senior arborant perruques, robes, bas et petites culottes.

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Le succès venant, il a fallu vous habituer à ce que, en salle de presse, en coulisse, voire en songe, les journalistes vous assaillent de questions. N’aviez-vous jamais entendu parler de William Wilson, le héros éponyme d’une nouvelle d’Edgar Allan Poe, pourchassé, jusque dans la mort même, par son parfait homonyme ? Que pensiez-vous de La Disparition, ce roman dont Georges Perec avait escamoté tous les « e », pour conjurer le décès de ses parents ? Vous laissiez dire, souvent ; vous préfériez le chant aux explications de texte, vous qui disposiez de la plus soyeuse des voix.

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