« Les pannes cérébrales montrent que notre “moi” est une construction »

En pénétrant dans les arcanes de notre matière grise à travers l’étude de cas, le neurologue Laurent Cohen interroge notre perception du monde. Et celle que nous avons de nous-mêmes.

Propos recueillis par Publié le 24 mars 2020 à 09h51

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Démonter l’étrange mécanique de notre machine à penser. C’est ce que propose, à travers les parcours d’une vingtaine de patients, le professeur Laurent Cohen, neurologue à l’hôpital de la Pitié-Salpêtrière à Paris (AP-HP) et chercheur en neurosciences cognitives à l’Institut du cerveau (ICM). Il publie un fascinant ouvrage, Le Parfum du rouge et la Couleur du Z. Le cerveau en 20 histoires vraies (Odile Jacob, 240 p., 22,90 euros). Ou comment, en neurologie, coupler la grande tradition de l’étude des cas et les méthodes les plus pointues de l’imagerie cérébrale. Et rendre un hommage à tous ces patients qui ont fait progresser la science et la médecine.

Les patients dont vous nous racontez les parcours souffrent tous de « pannes cérébrales », avec leur cortège varié de comportements atypiques. D’où vient leur étrange pouvoir de fascination ?

Ces patients remettent en cause nos certitudes sur notre propre identité. Avec notre cerveau, nous nous construisons des mondes. Et parmi les nombreuses illusions que génère cette construction, nous avons des représentations sur nous-mêmes. Chacun de nous a ainsi l’impression d’être une unité compacte et indissociable : notre « moi », avec son nom, sa mémoire, sa personnalité, ses actes… Or ce que nous montrent ces patients, avec leur grande variété de pannes cérébrales, c’est que ce « moi » est une construction.

« Je pensais être un être indissociable. En fait, je suis plutôt une machine faite de parties compliquées. » Notre apparente unicité résulte du montage d’innombrables facultés qui peuvent être isolées et tomber en panne séparément. Plus généralement, ces pannes cérébrales ouvrent une porte sur les coulisses de notre vie mentale. La réalité de ce que nous vivons nous apparaît comme une sorte d’unité lisse ? Elle est en réalité le fruit d’une myriade de processus cérébraux distincts et enchevêtrés. Quand une partie de cette mécanique complexe fait défaut, notre rapport au monde et à nous-même peut être bouleversé.

Ces lésions cérébrales peuvent toucher chacun de nous. Est-ce un autre motif de fascination ?

Absolument. Chacun de nous peut passer « de l’autre côté » du bureau du médecin, c’est-à-dire du côté du patient. Les maladies neurologiques sont malheureusement très fréquentes. Il faut être très vigilant : face à ces maladies, nous avons tendance à être surpris, parfois même à rire, car certaines situations sont comiques. Mais si rire il y a, ce doit être un rire amical et fraternel, non un rire moqueur.

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