« Quelqu’un va bien finir par se bouger » : le scrutin incertain des 106 communes sans candidats aux municipales

Les votes des 15 et 22 mars sont annulés dans quatre communes de plus de 1 000 habitants, qui passent sous tutelle de la préfecture, dans l’attente d’une nouvelle élection.

Par , et Publié le 07 mars 2020 à 03h15 - Mis à jour le 08 mars 2020 à 14h56

Temps de Lecture 4 min.

L’église Saint-Martin, au centre de la commune de Buellas (Ain), le 5 mars.

Le maire de Péron (Ain), Christian Armand, se serait bien passé d’une place sur un tel podium. Nichée entre le massif du Jura et la frontière suisse, sa commune de 2 600 habitants est devenue, lundi 2 mars, la deuxième ville importante à ne pas avoir de candidat aux élections municipales. « J’avais annoncé ne pas vouloir me représenter après vingt-deux ans de mandat, prévient M. Armand. Que personne n’ait songé à déposer de liste pour prendre le relais, je ne parviens pas à l’expliquer. »

A Péron, comme dans les trois autres communes de plus de 1 000 habitants à ne pas avoir de candidat, le scrutin est en conséquence annulé. Une délégation spéciale, sollicitant souvent d’anciens fonctionnaires à la retraite, doit être nommée en préfecture pour assurer la gestion des affaires courantes et organiser, dans un délai de trois mois, une nouvelle élection.

« Les gens ont perdu la notion d’intérêt public »

Outre ces quatre communes, 102 communes de moins de 1 000 habitants sont cette année sans candidat déclaré. Pour ces dernières, la loi permet une dérogation. Conséquence : à défaut de premier tour, l’espoir perdure pour la tenue d’un scrutin le 22 mars. En effet, de nouvelles candidatures peuvent être déposées entre le 15 et le 22 mars, date du second tour. Il y a six ans, les bourgades orphelines étaient moins nombreuses, avec 62 communes sans candidat au moment du dépôt de candidatures, dont une seule commune de plus de 1 000 habitants. Et finalement, seules cinq communes n’avaient pas réussi à organiser de second tour, les autres ayant bénéficié de candidatures in extremis entre les deux tours.

106 communes n'ont aucun candidat pour le premier tour des municipales
Les communes sans candidat à la mairie sont essentiellement des villages. On dénombre toutefois quatre communes de plus de 1 000 habitants.

Péron, avec ses trois établissements scolaires, une population aux revenus élevés et la proximité de Genève – près de 500 habitants travaillent en Suisse –, ne renvoie pas l’image d’une campagne en déclin. « Les gens ont perdu la notion d’intérêt public », déplore pourtant le maire sortant. Plusieurs associations peinent à recruter des bénévoles et la commune a longtemps été dépourvue de restaurant avant le lancement d’une auberge par la mairie.

Accoudé au comptoir de l’établissement, construit dans une ancienne fromagerie traditionnelle, son cuisinier, Franck, salue le parcours du maire, « un monsieur qui a beaucoup apporté à la commune ». Face à l’absence de candidat, envisagerait-il de se lancer ? « Pas question, lance-t-il dans un rire. Mon travail me prend beaucoup trop de temps, c’est inimaginable. »

Crise des vocations électorales

A 60 kilomètres plus à l’ouest, les 1 800 habitants de Buellas (Ain) trouveront eux aussi les portes du bureau de vote fermées, les dimanches 15 et 22 mars. Le maire, Maurice Chanel, a annoncé qu’il ne solliciterait pas de troisième mandat, trente et un ans après sa première élection – à l’époque comme conseiller municipal. « Dire que j’ai été surpris de l’absence de liste, ce serait mentir », souligne l’agriculteur bio à la retraite, dont le père, Jacques Chanel, avait dirigé la commune entre 1977 et 1989. Une seule liste s’est présentée aux quatre dernières élections municipales. « Quelqu’un va bien finir par se bouger, ce n’est pas possible autrement », espère-t-il en écartant catégoriquement de revenir sur son retrait.

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En ultime recours à l’absence de candidats, l’option d’une fusion avec une autre commune peut être étudiée par le préfet, même si elle ne fait pas partie des solutions expressément prescrites par la loi. Onze des 62 communes sans candidat au premier tour des élections municipales de 2014 ont effectivement fini par fusionner avec une localité voisine dont aucune ne manque, en 2020, de candidats à la mairie.

Pour quatre communes seulement, la crise des vocations électorales semble récurrente : en 2014 déjà, aucun candidat ne s’était présenté au premier tour dans les villages de Courties (Gers), Lion-en-Beauce (Loiret), Chalus (Puy-de-Dôme) et Higuères-Souye (Pyrénées-Atlantiques).

La question de la succession mal anticipée

« L’absence d’engagement est liée au confort dans lequel les gens sont établis, ils privilégient leur bien-être personnel, les loisirs, estime M. Chanel, à Buellas. Ils attendent de la société sans ressentir le besoin de donner. Ce n’est pas une critique mais un constat, même si je le déplore. » Responsable de quatorze agents municipaux, de la gestion de l’école primaire comme du développement commercial et culturel de la commune – dont une église classée du XIIe siècle, un château et un site féodal reconstitué –, le maire perçoit aussi chez les habitants une méconnaissance de son rôle d’élu.

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« Les choses fonctionnent, donc on ne cherche pas trop à savoir comment, c’est de l’indifférence », estime Maurice Chanel. « Les gens sont perdus, ils sollicitent beaucoup plus la mairie qu’il y a vingt ans et ne perçoivent pas le carcan administratif dans lequel on est pris », abonde à Péron Christian Armand.

« Peut-être qu’on ne devrait pas pouvoir enchaîner autant de mandats, tout faire pour laisser plus de place aux jeunes »

Les deux élus concèdent avoir mal anticipé, sur le long terme, la question de leur succession. « Peut-être qu’on ne devrait pas pouvoir enchaîner autant de mandats, tout faire pour laisser plus de place aux jeunes », concède M. Chanel. Dès le début de l’année 2019, il a sondé ses adjoints et conseillers municipaux, pour la plupart prêts à rempiler pour un nouveau mandat – à la condition de ne pas devenir maire. Ils ont établi ensemble une liste de vingt-cinq noms d’habitants engagés dans la vie de la commune : tous ont refusé la proposition. 

A Péron, l’annulation des élections et la perspective d’une gestion par la préfecture ont fini par convaincre Christian Armand. « Aucun de mes adjoints ne souhaite prendre la tête d’une liste, je vais donc me résoudre à candidater, annonce le maire, qui devra toutefois attendre l’organisation d’une nouvelle élection, après le 22 mars. Sans enthousiasme, parce que je me voyais faire autre chose. Pourtant, je l’aime ce job. »

Vous pouvez chercher dans ce tableau toutes les communes n'ayant pas de candidats au premier tour des élections municipales 2020.
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