La santé retrouvée du thon rouge ne profite pas aux petits pêcheurs

Le stock de thon rouge, dont le commerce est très lucratif, est passé près de l’effondrement à la fin des années 2000. Aujourd’hui rétabli, il continue à être exploité par d’imposants navires, les senneurs.

Par Publié le 06 juin 2020 à 17h29 - Mis à jour le 08 juin 2020 à 06h15

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Une opération de transfert de thons rouges engraissés, au parc d’engraissement de Malte en mai 2017.

Le départ des grands senneurs a laissé comme un vide dans le port de Sète, dans l’Hérault. Ces immenses navires de pêche de 30 à 40 mètres de long en sont les vedettes onze mois sur douze. Ils ne prennent la mer que de fin mai à fin juin, en quête d’un poisson qui rapporte gros : le thon rouge (Thunnus thynnus). Au total, vingt-deux bateaux industriels français opèrent en Méditerranée, pour eux la pêche a débuté le 26 mai. Comme les années précédentes, c’est une campagne éclair qui s’annonce : deux ou trois semaines aller-retour tout au plus. Fin mai s’est répandue la nouvelle d’une capture de 1 000 tonnes en une seule journée. A ce rythme, les marins auront vite atteint les 4 871 tonnes qui leur sont allouées – soit 80 % du quota de 6 026 tonnes attribué à l’ensemble des pêcheurs de Méditerranée.

A 10 euros le kg vendu, la pratique est très rentable, mais n’anime guère les quais. Les thons n’y seront jamais débarqués. Capturés à l’aide d’un immense filet appelé senne, et transférés en pleine mer dans des cages sous le contrôle d’une caméra qui évalue les prises, ils sont ensuite remorqués sous la surface à toute petite vitesse vers des fermes aquacoles de Malte ou des Baléares espagnoles. Là, sous la houlette d’un biologiste, ils sont engraissés quelques mois, afin de satisfaire l’appétit des marchés japonais, où les mastodontes de 200 ou 250 kg seront ensuite exportés et vendus à prix d’or. Pêcher si peu de temps pour gagner autant : voilà qui fait rêver certains jeunes élèves du lycée maritime de Sète, mais sur le port, la grogne point chez les « petits métiers » comme on les nomme ici : les artisans qui travaillent à la ligne, la canne ou la palangre, des techniques beaucoup plus sélectives que la senne.

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Au pied du centre-ville sont amarrés des chalutiers de belle taille. Ils portent des noms locaux, ou bien sont baptisés Deux frères VI, Deux frères VII… Ici, la pêche est une histoire de famille. De familles puissantes. Alors s’il ne manque pas d’observateurs locaux pour raconter comment une poignée d’armements raflent légalement l’essentiel des quotas de pêche en investissant dans toutes les catégories de bateaux, l’anonymat est systématiquement requis.

Ainsi Serge, qui souhaitait d’abord témoigner à découvert, s’est ravisé. Son prénom a été modifié. « Dites juste que je parle pour le Syndicat professionnel des pêcheurs petits métiers d’Occitanie [SPMO], demande-t-il. Citer certains noms, c’est être sûr de ne plus rien vendre à la criée. » Sur son 9 mètres, Serge cible le loup, la daurade, le poulpe à la nasse. Mais pas le thon rouge. Lui qui demande une autorisation européenne de pêche (AEP) depuis 2007 ne l’a jamais obtenue. Or pour avoir le droit d’appâter le thonidé, il lui faut non seulement cette licence, mais aussi un quota. « Avec 1,2 tonne par an, ça me permettrait de gagner environ 15 000 euros, de quoi payer mes charges et mon carburant, évalue-t-il. Depuis tout ce temps, le préfet m’a écrit deux fois que je répondais aux critères mais que le contingent était atteint. C’est tout. De toute façon les conditions d’attribution changent tout le temps. La dernière fois on m’a dit que je ne pouvais pas avoir d’AEP pour le thon parce que je n’avais pas l’AEP pour l’espadon, qu’on me refuse aussi… Comment une petite minorité obtient presque tous les quotas ? C’est un mystère pour moi. »

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