« Est-ce normal de laisser des ressortissants seuls comme ça ? » : témoignages de Français bloqués à l’étranger

Près de 80 000 personnes ont pu être rapatriées lors de la crise du coronavirus, selon le Quai d’Orsay. Ceux qui restent bloqués déplorent le manque de communication.

Par Publié le 25 mars 2020 à 13h08 - Mis à jour le 30 mars 2020 à 14h05

Temps de Lecture 7 min.

A Hongkong, dans le hall désert de l’aéroport international, le 24 mars.
A Hongkong, dans le hall désert de l’aéroport international, le 24 mars. ANTHONY WALLACE / AFP

« Après deux jours de cacophonie [mardi 17 et mercredi 18 mars] dans les ambassades, c’est le silence qui s’est installé. Aucune information. Standard saturé. » Comme nombre de Français aux quatre coins du monde, Claire Mayot s’est retrouvée bloquée à l’étranger par la crise sanitaire provoquée par la pandémie de Covid-19. Actuellement au Sénégal, cette journaliste décrit une situation qui se dégrade et pointe une gestion « ubuesque » du rapatriement.

Pourtant, le ministère des affaires étrangères assure que 80 000 des 130 000 ressortissants recensés par les autorités − sur la plate-forme Ariane − ont pu regagner l’Hexagone.

« Nous travaillons pour résoudre tous les problèmes », Jean-Yves Le Drian

« Dans leur très grande majorité, les situations de nos ressortissants qui sont en voyage nous sont connues, et nous travaillons pour résoudre tous les problèmes », assurait le ministre de l’Europe et des affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, lundi 23 mars. « On s’occupe de tous les cas, tous les lieux », insistait-il, précisant qu’il multipliait les contacts avec ses homologues à travers le monde pour obtenir l’autorisation de faire atterrir des avions et orchestrer les opérations de retour. Un véritable casse-tête logistique quand de nombreux pays ont suspendu leurs vols avec l’Europe, désormais épicentre de la pandémie.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Le gouvernement face à l’urgence du retour de 130 000 Français de l’étranger

Le gouvernement travaille ainsi en liaison avec différentes compagnies aériennes, françaises et étrangères, qui programment des vols commerciaux réguliers ou spéciaux, selon les cas. Ce dispositif concerne « exclusivement » les touristes et personnes en voyages d’affaires, a réitéré Jean-Yves Le Drian, invitant une nouvelle fois les Français résidant à l’étranger à y demeurer et à respecter les règles de confinement locales.

Les pays touchés par l'épidémie de Covid-19
Mis à jour le
Foyers actifs :
Cas importés
- de 1 000k cas 1 000k - 5 000k cas 5 000k - 10 000k cas > 10 000k cas
SurvolezTouchez les pays pour obtenir plus d'informations.
La carte n'a pas pu charger les données. Rafraîchissez la page
Singapour Diamond Princess
Afficher le bilan en tableau
Les pays touchés par l'épidémie de Covid-19
Mis à jour le
Pays
Cas
Morts
Afficher tous les pays

« Du sang froid et de la patience »

Le voyage de rêve d’Elyes Azouzi, 32 ans, a petit à petit « viré au cauchemar ». En vacances à l’île Maurice, il devait initialement regagner la France le 25 mars, mais son vol a été annulé. Dans le même temps, les autorités de Port-Louis ont décidé de prendre des mesures drastiques pour enrayer la propagation du virus et les hôtels ont fermé leurs portes, le contraignant à trouver un appartement à louer en urgence. Inscrit sur la plate-forme Ariane, il dit n’avoir, à ce jour, reçu aucune information l’aiguillant dans la marche à suivre. « J’ai même contacté l’assurance de ma carte bancaire, mais j’ai l’impression que tout le monde est débordé », confie-t-il en répondant à l’appel à témoignages lancé par Le Monde.

« A Cordoba, la ville entière devient une prison », Marie-Claire Ung

Désillusion aussi pour Marie-Claire Ung et son compagnon, qui avaient décidé de bien commencer l’année 2020 en réalisant un projet qui leur tenait à cœur : un voyage de trois mois en Amérique du Sud. Mais début mars, après leur arrivée à Cordoba, en Argentine, ils commencent à déchanter. « Les musées, bars et restaurants ferment les uns après les autres, puis arrive la nouvelle de la quarantaine stricte. La ville entière devient une prison. Nous cherchons chaque jour des possibilités afin de rentrer en France, mais les informations se contredisent à chaque heure », raconte la jeune femme de 28 ans.

« Nous demandons du sang froid et de la patience », exhortait Jean-Yves Le Drian, le 20 mars, sur Franceinfo. Plus facile à dire qu’à faire pour les nombreux Français concernés, dont plusieurs déplorent surtout un manque de communication des autorités consulaires.

« Sans explication et sans solution bis »

Jean-Camille Revert est bloqué en Allemagne, non loin de la frontière, à Fribourg-en-Brisgau. Cet étudiant n’a pas pu rentrer en France à l’annonce des restrictions de déplacement car il attendait les résultats de son test de dépistage au Covid-19. « Je suis négatif et, dès que je l’ai su, j’ai appelé le consulat français de Fribourg-en-Brisgau. Je suis tombé sur une femme visiblement débordée et en colère qui m’a dit de me débrouiller pour rentrer, que ce n’était pas son problème, et que j’aurais dû m’y prendre plus tôt. Je n’ai reçu aucune aide et visiblement c’était de ma faute », raconte-t-il. Le jeune homme tente sa chance auprès d’un autre consulat, celui de Stuttgart. Même fin de non-recevoir, « mais au moins avec du tact ».

« Au fond ma situation est loin d’être grave, reconnaît-il. Mais on peut se demander si c’est normal que l’on puisse laisser des ressortissants français seuls comme ça et qu’on leur assène que le rapatriement n’est pas de leur ressort, sans explication et sans solution bis. »

Des billets aux prix exorbitants

Même interrogation chez David Hourlier, 51 ans, actuellement à Djibouti. Venu rendre visite à l’un de ses amis, il s’est retrouvé six jours plus tard bloqué dans ce petit pays de la Corne de l’Afrique. Il raconte ses échanges avec le consulat, l’enregistrement des coordonnées et d’un numéro de téléphone local, puis les deux courriels laconiques, reçus jeudi 19 mars : le premier le prévenant de la mise en place d’un vol vers la France le lendemain (« pour lequel il fallait prévoir un moyen de paiement ») et le suivant « quelques heures plus tard », les informant de l’annulation dudit vol.

« On ne nous a même pas demandé si nous avions un problème de logement ou d’argent », David Hourlier

Lire aussi « Tout le monde s’est rué au guichet d’Air France » : à Bamako, la panique des expatriés

Depuis, explique-t-il, plus rien. « Si nous allons demander des informations au consulat, nous ne passons pas la porte et on nous répond que nous en aurons quand il y en aura… On ne nous a même pas demandé si nous avions un problème de logement ou d’argent pour attendre ce rapatriement. » Car cette attente se fait souvent aux frais des voyageurs. « A ce jour, j’ai pris deux billets de retour qui ont été annulés et ne me seront sûrement jamais remboursés. J’attends un vol de rapatriement qui sera également à mes frais. Je loge dans un appartement dans le sud de Delhi, là aussi à mes frais… », décline Vincent Roy, 20 ans, depuis l’Inde.

Véronique Saloin, elle, devait rentrer de Birmanie le 23 mars, suivant un trajet qui la menait de Rangoon à Bangkok, puis de Bangkok à Paris. Or, explique la cinquantenaire, la compagnie Thaï Airways lui a refusé l’accès à l’appareil, faute de pouvoir fournir un test négatif au coronavirus SARS-CoV-2 (test impossible à obtenir en Birmanie). « C’est l’ambassade de France qui est maintenant chargée de nous trouver une solution de retour avec Qatar Airways et un vol via Doha. Aucune idée des dates possibles et des prix. Nous sommes donc en attente, sans plus de précisions, et avons été obligés de prolonger, à nos frais, l’hôtel et les dépenses quotidiennes, sans parler du billet à venir… »

Lire aussi : Suivez la propagation de la pandémie en France et dans le monde

Or le retour en France a un coût, et les compagnies aériennes n’hésitent pas à pratiquer des prix exorbitants sur les rares liaisons proposées, en dépit des demandes du gouvernement de maintenir des tarifs « modérés », proches de ceux normalement en vigueur. Du Cap Vert où elle est en vacances avec un groupe d’amis, Christine Timmel, 56 ans, ne décolère pas : leur vol retour, prévu le 22 mars, a été annulé, et si la compagnie aérienne leur a bien proposé une autre liaison le 27 mars, il leur a fallu débourser 795 euros pour s’assurer une place dans l’appareil. Même déconvenue pour Jean-Luc Buisson, 70 ans, actuellement en Thaïlande, qui a dû payer 430 euros pour un Helsinki-Paris après que l’une des liaisons, pourtant prévue, de son voyage retour a été supprimée.

« Nous sommes dans une entraide incroyable »

Et si les exemples de galère sont nombreux, il est des cas pour lesquels le suivi fonctionne. Actuellement au Panama, Hortense Fort, 23 ans, a vu l’hostilité de la population grandir à l’égard des étrangers : « Nous ne sommes plus les bienvenus. Nous sommes blancs, nous sommes forcément porteurs du virus, raconte cette infirmière, qui souhaite aussi rentrer en France pour venir grossir les rangs des soignants. L’ambassade de France au Panama est vraiment à l’écoute et met tout à disposition pour que notre rapatriement se passe bien. Cela commence par une autorisation de déplacement sur le territoire pour rejoindre Panama City. Vient ensuite la plate-forme SOS un toit pour un hébergement chez des Français volontaires ou des réductions sur certains hôtels. J’attends mon avion dans la semaine. Cela s’est fait très rapidement. »

En effet, pour les ressortissants en attente d’un vol et sans solution d’hébergement, le Quai d’Orsay a lancé un service d’urgence (SOSuntoit.fr) « de mise en relation de Français bloqués à l’étranger » avec des Français établis dans le pays et susceptibles de les accueillir.

« Les vols ces derniers jours étaient introuvables à moins de 6 000 euros ! », Olivier de Combret

Et puis certains décident de faire contre mauvaise fortune bon cœur, à l’instar d’Olivier de Combret, juriste de 30 ans parti faire un tour du monde à la faveur d’une année sabbatique et désormais bloqué en Nouvelle-Zélande : « Je prévoyais de rejoindre la Polynésie le 1er avril puis le Japon, la Chine et l’Inde », explique-t-il. Mais il comprend rapidement que ces plans seront contrariés, et alors que « la situation s’emballe » en France et dans les territoires d’outre-mer, il décide de rester à Auckland. « J’ai cherché des avions [pour regagner l’Hexagone], mais la plupart des compagnies ont annulé leurs vols. » Difficile aujourd’hui en tant que ressortissant français de transiter par certains territoires – « Nous n’avons plus le droit de faire escale à Hongkong, à Singapour, au Japon, aux Etats-Unis… » « Seul Qata Airways semble continuer ses liaisons, mais les vols ces derniers jours étaient introuvables à moins de 6 000 euros ! », précise Olivier de Combret.

Le trentenaire s’installe donc dans un appartement avec d’autres voyageurs européens dans une situation similaire et s’inscrit sur le site de l’ambassade. « Pour l’instant pas de nouvelles et je n’arrive pas à les joindre au téléphone. Mais je ne suis pas trop inquiet ! », poursuit-il. Certes, il s’agit d’une « étape compliquée » et la Nouvelle-Zélande a décidé de mesures de confinement dures. Toutefois, « nous sommes dans une entraide incroyable entre voyageurs, et les habitants nous aident souvent à bras ouverts ! » Et Olivier de Combret de résumer : « Je vis la situation comme une belle expérience ! »

Notre sélection d’articles sur le coronavirus

Retrouvez tous nos articles sur le coronavirus dans notre rubrique

Contribuer

Dans la même rubrique

Services

Lecture du Monde en cours sur un autre appareil.

Vous pouvez lire Le Monde sur un seul appareil à la fois

Ce message s’affichera sur l’autre appareil.

  • Parce qu’une autre personne (ou vous) est en train de lire Le Monde avec ce compte sur un autre appareil.

    Vous ne pouvez lire Le Monde que sur un seul appareil à la fois (ordinateur, téléphone ou tablette).

  • Comment ne plus voir ce message ?

    En cliquant sur «  » et en vous assurant que vous êtes la seule personne à consulter Le Monde avec ce compte.

  • Que se passera-t-il si vous continuez à lire ici ?

    Ce message s’affichera sur l’autre appareil. Ce dernier restera connecté avec ce compte.

  • Y a-t-il d’autres limites ?

    Non. Vous pouvez vous connecter avec votre compte sur autant d’appareils que vous le souhaitez, mais en les utilisant à des moments différents.

  • Vous ignorez qui est l’autre personne ?

    Nous vous conseillons de modifier votre mot de passe.