A Wuhan, l’impossible deuil

Le chaos provoqué par l’épidémie due au coronavirus et par les mesures de quarantaine dans l’épicentre empêche l’organisation des rites funéraires par les familles des défunts.

Par et Publié le 12 mars 2020 à 11h13

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Un mort du Covid-19 est évacué d’un hôpital de Wuhan, dans la province du Hubei, le 16 février.
Un mort du Covid-19 est évacué d’un hôpital de Wuhan, dans la province du Hubei, le 16 février. AP

Des médecins, un célèbre inventeur, des policiers, un cinéaste, un directeur d’hôpital : la longue liste des morts de Wuhan et du Hubei a fait de la province aux mille lacs une terre de larmes. Au total, 3 046 personnes sont officiellement décédées du Covid-19 à la date du 11 mars dans le Hubei – dont la moitié à Wuhan, un chiffre sans doute inférieur à la réalité puisque de nombreux décès initiaux attribués à une « pneumonie virale » ou à d’autres pathologies n’ont pas été comptabilisés.

L’un des cas qui ont le plus ému l’opinion, après la mort le 7 février du docteur Li Wenliang, qui avait été réprimandé pour avoir sonné l’alerte, fut celle de Chang Kai, un réalisateur de cinéma des Studios du Hubei, âgé de 55 ans, le 14 février. Dans un message sur son lit de mort ensuite relayé par des amis, Chang Kai avait raconté comment, après que le « décret » de la quarantaine fut tombé le 23 janvier, il avait annulé le repas de banquet réservé pour sa famille dans un grand hôtel de Wuhan à l’occasion du Nouvel An lunaire. « Je m’étais résigné à cuisiner à la maison, et nous avions dîné avec ma femme et mes parents, en nous amusant bien finalement. Mais je ne savais rien du cauchemar qui allait venir », écrit-il.

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Le lendemain, son père présente des symptômes. La famille fait le tour des hôpitaux, mais aucun n’a de lit. La mère de Chang Kai est infectée à son tour. Chacun se relaie au chevet des parents en quarantaine à domicile, qui meurent l’un après l’autre. Chang Kai, sa femme et sa sœur se sentent eux aussi « dévorés » par le virus, explique-t-il. Il meurt le 14 février, suivi par sa sœur, laissant sa femme dans un état grave.

Dans les premières semaines de la quarantaine de Wuhan, les ordres contradictoires, la foire d’empoigne pour accéder à un hôpital et l’incertitude sur les effets de la maladie traumatisent les familles. Des patients dont la situation se détériore à domicile se voient refuser l’accès aux hôpitaux pour d’autres pathologies du fait justement qu’ils ont de la fièvre. Pour y être admis, il faut transmettre le test positif du virus – si toutefois on réussit à se faire dépister – au comité de quartier, seul habilité à trouver un hôpital.

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Des corps désinfectés

Or, c’est l’engorgement. Beaucoup meurent à domicile – où les proches sont présents, et peuvent être infectés. Ceux qui meurent dans les hôpitaux sont seuls : « Le moment où l’on emmène un proche à l’hôpital est devenu celui des adieux : souvent, on ne le reverra plus jamais », écrit ainsi l’écrivaine de Wuhan, Fang Fang, dans ses chroniques du malheur qui a frappé sa ville : « Le désastre, c’est quand les cahiers des registres des décès se remplissent en quelques jours, au lieu de plusieurs mois. Le désastre, c’est quand les corbillards transportent plusieurs morts à la fois dans des sacs, entassés les uns sur les autres. Le désastre, ce n’est pas une personne qui meurt, mais, en quelques jours, une famille entière. »

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