Après trois semaines, l’application StopCovid n’a averti que 14 personnes

Le gouvernement a présenté un bilan chiffré de l’application française de lutte contre la pandémie de Covid-19. 68 personnes se sont signalées comme malades.

Par Publié le 23 juin 2020 à 17h06 - Mis à jour le 24 juin 2020 à 09h31

Temps de Lecture 6 min.

Jusqu’ici, les résultats de l’application StopCovid, ici ouverte sur un téléphone à Nantes, n’ont pas été à la hauteur des attentes.

Trois semaines après son déploiement en France, l’application StopCovid n’a, pour le moment, pas été cruciale dans l’identification de potentiels malades du Covid-19 sur le territoire : c’est ce qu’indiquent les chiffres présentés mardi 23 juin à la presse par le secrétaire d’Etat au numérique, Cédric O, qui a piloté le projet né pendant le confinement.

En tout, l’application française de suivi des cas contacts a été téléchargée 1,9 million de fois sur les smartphones Apple et Android, avant d’être activée un peu plus d’1,8 million de fois, selon des chiffres fixés lundi 22 juin (ce qui montre qu’environ 100 000 personnes n’ont pas activé StopCovid et son système de détection par Bluetooth après l’avoir téléchargé).

Cédric O a, par ailleurs, affirmé ne pas disposer du nombre d’utilisateurs réguliers de StopCovid – c’est-à-dire de personnes dont l’application est bien active quotidiennement sur leur smartphone. Des chercheurs indépendants l’avaient estimé à 350 000 personnes maximum, peu de temps après sa sortie. Le secrétaire d’Etat a, en revanche, indiqué mardi que de nombreux Français avaient supprimé l’application de leur appareil après l’avoir installée : 460 000 désinstallations ont été enregistrées en trois semaines.

68 personnes positives, 14 notifications envoyées

Le bilan n’est pas flatteur : la France est bien loin des 10 millions de téléchargements constatés en Allemagne, qui a lancé, la semaine dernière, son application de suivi de cas contacts. « Cela dit tout de nos différences culturelles et de nos différences de comportement face à l’épidémie », a jugé le secrétaire d’Etat français.

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Les résultats sanitaires de StopCovid sont aussi maigrelets. Cédric O a expliqué que, en termes de prévention concrète de la propagation du Covid-19, 68 personnes dépistées positives au Covid-19 s’étaient signalées comme malades dans l’application. Cela a débouché sur 14 notifications envoyées sur les smartphones d’autres utilisateurs de StopCovid qu’elles ont côtoyés de trop près (à moins d’un mètre et pendant plus de quinze minutes), et qui risquent donc d’avoir aussi contracté la maladie : c’est cette notification qui doit permettre à la personne avertie de se faire dépister au plus vite, même si elle ne présente pas de symptômes du Covid-19.

« Ces chiffres correspondent à une double réalité, une baisse de la prévalence de l’épidémie en France – une trentaine de personnes par jour testées positives à Paris – mais aussi à une diffusion de StopCovid limitée », a reconnu le secrétaire d’Etat devant la presse.

Plus d’informations partagées que prévu

Cédric O est revenu sur l’une des raisons qui ont pu dissuader les Français d’installer le dispositif : la polémique concernant la quantité de données envoyées par StopCovid au serveur central hébergeant les données de l’application (géré par la société française 3DS Outscale).

Contrairement à ce qui avait été annoncé publiquement, l’application, en cas de diagnostic positif, fait en effet remonter les identifiants pseudonymes de tous les utilisateurs côtoyés, et pas seulement ceux qui ont été à moins d’un mètre pendant plus de quinze minutes. C’est ce qu’a dévoilé un chercheur de l’Inria et a été signalé dans un article de Mediapart publié le 15 juin.

Cédric O, épaulé par Bruno Sportisse, le PDG d’Inria, l’institut de recherche qui a justement conçu le protocole Robert (le système au cœur du fonctionnement de StopCovid, qui organise l’envoi de ces données), a balayé ces critiques – même si un « filtre » pour limiter le nombre d’informations remontées par l’application devrait être mis en place dès la fin de la semaine.

« La manière dont fonctionne StopCovid n’est pas une révélation : les éléments du protocole Robert sont disponibles depuis le 18 avril en ligne », a défendu Cédric O, se référant à la date de la publication du protocole sur le site de l’Inria. La Commission nationale de l’informatique et des libertés (CNIL), qui a donné un avis positif à StopCovid, s’est-elle prononcée sur la version de StopCovid effectivement publiée ? Même si son avis et le texte du décret indiquent le contraire, Cédric O a affirmé « avoir transmis à la CNIL l’ensemble des éléments publics, c’eût été baroque de faire autrement ». « Je ne vais pas me prononcer à la place de la CNIL, qui a des audits en cours. J’espère qu’elle le fera le plus rapidement possible », a poursuivi le ministre.

StopCovid, un « outil supplémentaire »

De manière générale, « l’application fonctionne de façon satisfaisante », a fait valoir Cédric O, tout en se félicitant de ne pas avoir rencontré, à ce stade, « de problème de confidentialité, ni de vie privée ». « L’épidémie n’est pas terminée, nous découvrons de nouveaux cas groupés tous les jours. StopCovid est un outil supplémentaire pour gagner du temps dans la découverte de ces cas », a aussi défendu Maurice-Pierre Planel, directeur général adjoint de la santé, lors de la conférence de presse.

« Ces applications sont censées fluidifier le système en assurant une notification instantanée et en réussissant à identifier des contacts qu’on ne pourrait pas identifier autrement », par exemple « les personnes que vous avez infectées au supermarché », a soutenu Simon Cauchemez, épidémiologiste réputé et membre du conseil scientifique.

« On a beaucoup entendu parler de ce seuil de 60 % d’adoption, mais ce taux est celui qui serait nécessaire pour stopper une épidémie. Il n’est pas nécessaire d’arriver à 60 %. […] L’efficacité augmente avec le taux d’adoption », a argué Vittoria Colizza, spécialiste de la modélisation des maladies infectieuses à l’Inserm, faisant le parallèle avec le port du masque : « On le conseille sans indiquer de proportion, on sait que c’est efficace dès le début. C’est pareil pour l’application. »

Jusqu’à 200 000 euros par mois

Des précisions ont aussi été apportées concernant le financement de l’application, qui avait déclenché un signalement par l’association de lutte contre la corruption Anticor. Cette dernière reprochait à l’équipe de StopCovid de ne pas avoir respecté les règles des marchés publics.

L’application coûtera entre 80 000 et 180 000 euros par mois jusqu’en septembre et entre 120 000 et 200 000 euros à partir de la rentrée, a précisé Cédric O devant la presse. Une bagatelle, selon lui, quand on compare cette somme à celle nécessaire au développement de son homologue allemand, soit « deux à trois millions d’euros par mois ». « Jusqu’au 2 juin, l’Etat n’a pas déboursé un centime », a-t-il également affirmé, précisant que le budget servirait à financer essentiellement l’hébergement et les futurs développements de l’application, ainsi que des frais liés à la traduction ou au « support utilisateur ».

Si le gouvernement a également beaucoup communiqué pour promouvoir l’installation de StopCovid, à la radio notamment, le ministre n’a pas été « capable de […] répondre » à la question du coût de cette communication, précisant qu’une partie relevait du budget du service d’information du gouvernement et que certaines diffusions de publicité pour StopCovid, par exemple dans l’application mobile de la SNCF, étaient gratuites.

Anticiper la « deuxième vague »

Pour la suite, StopCovid devrait continuer d’évoluer : pour anticiper « la deuxième vague » que « tout le monde envisage », selon les termes de Cédric O, il faut « améliorer l’application » et en « assurer la diffusion », a expliqué M. Planel, de la direction générale de la santé. « L’intérêt [pour l’application] peut croître », veut croire ce dernier, citant le nombre croissant d’usagers du métro à Paris : une situation qui peut conduire à davantage de proximité avec d’autres personnes, et donc la nécessité d’utiliser un tel dispositif, alors que le déconfinement s’accélère en France.

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« On espère que les téléchargements vont augmenter. Dans un scénario de reprise de l’épidémie, les Français verront l’intérêt à la fois sur le plan individuel, être en position de protéger ses proches et aussi d’être pris en charge plus rapidement, et l’idée de contribuer au contrôle de l’épidémie », a expliqué, pour sa part, l’épidémiologiste Simon Cauchemez.

A court terme, le gouvernement veut développer l’usage de StopCovid au sein des clusters ou des départements particulièrement touchés. Un SMS a été envoyé en fin de semaine dernière à tous les abonnés de téléphonie mobile guyanais pour les informer de l’existence de l’application : la Guyane est, en effet, la zone de France la plus touchée par le virus.

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A plus long terme, le gouvernement vise une application capable de fonctionner avec ses homologues européennes, ce qui est impossible aujourd’hui. La France a fait, en effet, le choix d’une architecture donnant une place importante à un serveur central, alors que d’autres pays, suivant la technologie proposée par Google et Apple sur leurs smartphones, ont privilégié un système où un tel serveur est moins important : récemment encore, la Grande-Bretagne changeait de fusil d’épaule pour adopter cette approche. Dans un tel contexte, les autorités françaises planchent sur un protocole d’échange de données alternatif (appelé Désiré) qui satisferait les deux camps et dont le premier prototype est attendu début juillet.

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