Coronavirus : le réseau Internet tient, malgré la demande pendant le confinement

De grands services en ligne ont annoncé une réduction de leur débit pour éviter la congestion, davantage sous la pression politique et par précaution que par nécessité immédiate.

Par Publié le 23 mars 2020 à 20h35 - Mis à jour le 25 mars 2020 à 20h11

Temps de Lecture 5 min.

Internet est-il menacé de saturation par les télétravailleurs confinés et les élèves désœuvrés scotchés devant des vidéos en ligne ? A en croire les annonces de certains des principaux distributeurs de vidéos en ligne, on serait tenté de le croire. En l’espace de quelques jours, YouTube, Facebook, Amazon Prime Video, Twitch, Apple TV, Canal+, TikTok et Netflix ont annoncé des mesures pour que les données consommées par leurs utilisateurs prennent moins de place dans les tuyaux du Net européen et éviter la saturation. Le service de vidéo Disney + a même décalé sa sortie en France au 7 avril plutôt qu’au 24 mars, « à la demande du gouvernement ».

Ce dernier a, en effet, mis les grands pourvoyeurs de contenus sur Internet sous pression, à l’unisson du commissaire européen pour le marché intérieur, Thierry Breton. Sur son compte Twitter, le 18 mars, le haut fonctionnaire a évoqué une discussion téléphonique avec le PDG de Netflix et lui a enjoint de « passer à la définition standard lorsque la HD n’est pas nécessaire ». Le lendemain, dans un communiqué, le secrétaire d’Etat au numérique, Cédric O, a appelé « les fournisseurs de contenus fortement consommateurs de bande passante à prendre les mesures appropriées pour limiter la consommation de leurs services ».

Un Internet pourtant robuste

Pourtant, s’il est un constat partagé unanimement par tous les « soutiers » du réseau, c’est que l’Internet français et européen n’est pas menacé d’encombrement à court terme.

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La première semaine de confinement a eu valeur de test et il a été réussi : le réseau a su absorber l’augmentation notable du trafic chez les particuliers. Chez Orange, on explique que celui lié au télétravail (courriels, VPN, envoi de fichiers) a été multiplié par sept, que la vidéoconférence a été multipliée par deux et que le trafic WhatsApp a quintuplé. Chez SFR, on assure avoir constaté un doublement du trafic vers Netflix la semaine dernière.

Des chiffres corroborés par ce qui est observé sur certains nœuds Internet, là où se connectent les différents acteurs du réseau. Au nœud d’Amsterdam, un des plus importants au monde, on remarque une augmentation de 20 % par rapport au trafic du mois de février. Mais on est loin, très loin du maximum permis. Au sein de ce nœud du réseau, la capacité totale, régulièrement renforcée, est de 34,6 terabits par seconde : le pic maximal constaté ces derniers jours a eu lieu dimanche 22 mars, à 7,8 Tbits/s.

« Ce sont des choses que notre réseau peut absorber, nous n’avons pas d’inquiétude pour nos clients », confirme-t-on chez Orange. « J’ai tous les opérateurs en France dans mon data center, et pas un seul aujourd’hui ne s’est déclaré en saturation grave ou ayant été submergé par le trafic. Il y a une augmentation sensible, importante parfois, mais personne ne déclare de saturation », estime Sami Slim, directeur adjoint de Telehouse, une entreprise parisienne où s’interconnectent plusieurs centaines d’entreprises d’Internet.

Sur le réseau d’un diffuseur de contenus qu’il connaît bien, « le pic de consommation reste trois fois supérieur à la consommation moyenne de la journée », signe que le réseau tient le choc, décrypte Clément Cavadore, expert des réseaux et par ailleurs vice-président du principal nœud Internet français.

Anticiper l’inconnu

Comment expliquer alors l’inquiétude des fournisseurs d’accès qui a motivé leur activisme pour que les pouvoirs publics réclament un débit réduit aux fournisseurs de contenus ?

D’abord, outre l’augmentation de la charge à supporter, les fournisseurs d’accès constatent une évolution du trafic : le pic de connexion en soirée n’évolue guère, mais l’activité est plus soutenue tout au long de la journée, selon plusieurs opérateurs interrogés. « D’habitude, on a des courbes de croissance du trafic prévisibles, là on entre dans l’inconnu. On a souhaité mettre toutes les chances de notre côté. On a eu des chiffres d’Italie, où il y a une croissance forte et quotidienne. On voulait se prémunir de ça. La meilleure solution, c’est que les fournisseurs de contenus limitent le trafic », explique Jean-Paul Arzel, directeur du réseau chez Bouygues Telecom.

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Chez tous les opérateurs, on pointe le besoin d’anticiper sur cet inconnu et de tenir aussi longtemps que la crise le nécessitera, avec des ressources très contraintes en termes de maintenance. « Il y a eu une préoccupation exprimée par les opérateurs sur leur capacité à maintenir leur réseau à moyen terme, explique Sébastien Soriano, président de l’Autorité de régulation des communications électroniques et des postes (Arcep), le gendarme des réseaux. Les retours d’expérience dans d’autres pays montrent qu’il peut y avoir des pics sur des nouveaux usages. Ce sont ces pics exceptionnels que tout le monde redoute. »

Chez tous les opérateurs, on se félicite ainsi de la décision des grands fournisseurs de contenus de limiter leur débit, permettant de gagner en « souplesse dans la gestion au quotidien ». Le gouvernement va aussi mettre de la graisse dans les rouages, en réunissant les opérateurs de contenus et les FAI pour s’adapter à la situation et, le cas échéant, « faire passer des messages », explique M. Soriano.

Quid de la neutralité du Net ?

Cela conduira-t-il à des brèches dans la neutralité du Net, garantie par la loi et qui veut que les fournisseurs d’accès à Internet traitent tous les flux de données de manière équitable ? C’est ce que craignent certains. « Il y a une tentation de saisir ce moment de surchauffe éventuelle des réseaux pour faire une exception au principe de neutralité du Net, et pourquoi pas après la crise la faire perdurer, ce qui est un danger pour le monde du numérique », tacle Sami Slim.

« Il ne faut pas que la situation actuelle soit prétexte à des raccourcis qu’on regretterait plus tard. Personne ne veut remettre en cause la neutralité du Net, je n’ai pas entendu cela du côté des opérateurs », tempère Sébastien Soriano, qui préfère mettre en avant la particularité de la crise que traverse la France.

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« Quand les opérateurs nous disent qu’ils ont des contraintes de capacité, en temps normal nous leur disons qu’il faut l’augmenter. Mais, à court terme, les opérateurs ne peuvent pas du jour au lendemain doubler leur capacité ! », précise encore M. Soriano, qui rappelle que le cadre européen sur la neutralité du Net permet justement de limiter certains flux pour parer à la congestion. D’autant plus que, pour lui, « aujourd’hui, les grands [fournisseurs de contenus] ont une responsabilité morale particulière compte tenu du volume de trafic ».

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