« JoJo’s Bizarre Adventure » : l’extravagant manga qui a conquis la culture Web

Cette saga, iconique depuis trente ans au Japon, a connu une nouvelle gloire grâce à Internet et sa série animée de 2012, que Netflix s’apprête à diffuser.

Par Publié le 01 mars 2020 à 06h39

Temps de Lecture 4 min.

Une couverture de JoJolion, la partie 8 de « Jojo’s bizarre adventure ».
Une couverture de JoJolion, la partie 8 de « Jojo’s bizarre adventure ». JOJO'S BIZARRE ADVENTURE © 1986 / HIROHIKO ARAKI / SHUEISHA INC

« Inclassable », « à part », « géniale mais indescriptible », « totalement cheloue »… Voici, peu ou prou, la liste des qualificatifs que l’on entend à l’évocation du manga JoJo’s Bizarre Adventure (les connaisseurs prononcent simplement « djodjo »), adulé par de nombreux lecteurs et internautes, si l’on en croit l’abondance de références et de mèmes en ligne. Et l’arrivée de son adaptation animée sur Netflix à compter du dimanche 1er mars pourrait remettre une pièce dans la machine.

Née en 1986 sous la plume du mangaka Hirohiko Araki, cette saga dynastique pop et baroque de plus de cent tomes, découpés en huit parties, est toujours en cours de parution. Chaque saison met en scène des personnages, époques, intrigues et lieux différents. Une constante, toutefois : les héros sont des membres ou descendants de la même famille et leur prénom commence généralement par « Jo », rappelant ainsi leur aïeul, Jonathan Joestar, le premier surnommé JoJo.

Débuts difficiles

Incubée jusqu’au début des années 2000 dans le magazine de prépublication Weekly Shonen Jumpune publication star pour adolescents qui a façonné de grands hits du manga, tels Dragon Ball ou One Piece –, la série a connu un démarrage très difficile. Pour ne pas dire un bide. A ses débuts, JoJo raconte, au cœur de l’Angleterre victorienne, la rivalité et les affrontements entre deux lords et frères adoptifs, Jonathan et Dio. « Au départ, les lecteurs n’accrochaient pas, notamment parce que le héros en prend plein la tronche face à son antagoniste Dio, le personnage que souhaitait véritablement mettre en scène Araki. Ce n’est pas vraiment conforme avec les héros battants et lumineux des autres séries du Shonen Jump », analyse Frederico Anzalone, journaliste et auteur de l’essai JoJo’s Bizarre Adventure, le diamant inclassable du manga (Third Editions, 2019).

La série parvient à séduire et à décoller à la toute fin des années 1980, lorsque le mangaka invoque dans sa troisième partie (Stardust Crusaders) l’arrière-arrière-petit-fils de JoJo, Jotaro Kujo. Mais surtout quand il lui offre un pouvoir surnaturel : un « Stand ». Le concept des Stands, qui seront attribués à différents protagonistes, offre une variété de combinaisons, d’attaques et de combats.

Héros musclés dans des tenues féminines

Mais c’est sans nul doute l’esthétique atypique et chatoyante du manga qui interpelle. Avec l’argent gagné d’une précédente série, Baoh, le jeune mangaka part en voyage en Europe, visite l’Angleterre et, surtout, l’Italie, « le berceau culturel de la série ». Coup de cœur à Rome : « Il se rend à la Galerie Borghèse et tombe en admiration pour les sculptures baroques du Bernin. Il veut dès lors se distinguer dans le manga à la manière de la sculpture italienne », relate Frederico Anzalone.

Certains personnages posent comme sur la couverture de magazines de mode.
Certains personnages posent comme sur la couverture de magazines de mode. JOJO'S BIZARRE ADVENTURE © 1986 / HIROHIKO ARAKI / SHUEISHA INC

Passionné de mode, Hirohiko Araki moule ses héros musclés dans des tenues féminines de grands couturiers italiens et leur fait adopter des poses dignes de couvertures de Vogue. Fan de musique occidentale, il baptise ses héros ou certains Stands du nom d’artistes ou de chansons du hit-parade : de David Bowie à Lady Gaga, en passant par Prince, Dire Straits ou même… Polnareff. Amateur de cinéma de genre, il n’hésite pas, d’un arc à un autre, à frayer avec le registre horrifique influencé par Dario Argento, tenter une aventure à la Indiana Jones ou se lancer dans une enquête policière façon Columbo.

A contre-courant de ses pairs qui ancrent souvent leur récit ou leurs héros dans l’Archipel, l’auteur les fait sortir du Japon. D’aucuns naissent en Italie ou en Egypte, d’autres sont métisses. Ils varient aussi leurs looks. Plusieurs sont baraqués quand d’autres sont androgynes. Johnny Joestar, personnage de la saison 7, est paraplégique. « Araki casse les codes, ouvre des portes », dit Frederico Anzalone.

« Pour moi, si les gens ont adoubé JoJo de la sorte c’est parce qu’il est en résonance avec son époque et même à l’avant-garde et qu’il travaille une grande inclusivité de gens, de genres, de personnages. Ce n’est pas forcément conscient, mais c’est ce qui fait sa force. »

Aujourd’hui publiée dans le magazine Ultra Jump, un magazine plus mature de la grande maison d’édition Shueisha, JoJo a dépassé, en 2016, les 100 millions de tomes en circulation au Japon et fait accéder Hirohiko Araki au statut de grand maître qui a vu ses planches exposées de son vivant dans le prestigieux Centre national des arts de Tokyo, ou même au Louvre.

« Une usine à mèmes »

En France, la parution dès 2002 de JoJo reste confidentielle, réservée « à un petit cercle de lecteurs un peu undergound », décrit Frederico Anzalone. Après un bouche-à-oreille de plus en plus retentissant en Occident, son adaptation en série animée en 2012 la rend véritablement populaire auprès d’un plus grand public.

« Tequila Joseph  » est l’un des mèmes empruntés à « JoJo’s Bizarre Adventure ».
« Tequila Joseph  » est l’un des mèmes empruntés à « JoJo’s Bizarre Adventure ». KNOW YOUR MEME

« Cet anime est très différent du manga. Réalisée à de nombreuses années d’écart, la série assume et appuie sur le côté bizarre de certaines scènes qui, à l’origine, avaient été certainement dessinées sans second degré, avec naïveté. Ça peut les rendre iconiques, cette adaptation est une usine à mèmes », estime le journaliste. Il fait notamment référence aux poses féminines des héros, à leur extravagance ou à leur expressivité, devenues pour de nombreux internautes un symbole de la pop culture gay.

Une évocation involontaire de l’auteur due au foisonnement de références à la haute couture et aux artistes des années 1980 résolument queer, qui « montre encore une fois qu’il était en phase avec son temps », selon Frederico Anzalone. Mais qui a su aussi séduire les amateurs de baston par ses références au cinéma d’action de Sylvester Stallone et d’Arnold Schwarzenegger. Si ce grand pandémonium a aussi pu intimider les lecteurs intrigués, cette série autant référencée, avec des personnages exubérants et une esthétique rétro, ne pouvait que subjuguer les arpenteurs de la culture Web.

JoJo’s Bizarre Adventure est publié depuis 2006 par Delcourt-Tonkam en France. L’anime est disponible sur les plates-formes de streaming Crunchyroll, ADN et Netflix.

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