Inio Asano, plume mélancolique et anticonformiste du manga

A l’inverse de nombreux autres mangakas, l’auteur de « Solanin » et « Bonne nuit Punpun », de passage au festival d’Angoulême, aime se raconter pour que les lecteurs comprennent mieux son œuvre.

Par Publié le 02 février 2020 à 19h52 - Mis à jour le 03 février 2020 à 07h19

Temps de Lecture 6 min.

A 10 000 kilomètres de chez lui, dans le tourbillon du Festival international de BD d’Angoulême — dont la 47e édition s’est achevé dimanche 2 février, il aura pu rencontrer l’un des artistes et compatriotes qui l’a le plus influencé. Le mangaka japonais Inio Asano, 39 ans, était dans ses petits souliers face au grand sensei Yoshiaru Tsuge, de 43 ans son aîné, joyau encore trop méconnu chez nous du manga d’avant-garde des années 1960 et 1970, venu en toute discrétion récupérer son Fauve d’honneur ainsi que visiter l’exposition rétrospective qui lui était consacrée.

« Ce qui m’a marqué la première fois que j’ai lu les œuvres de maître Tsuge, ce sont ses héros un peu pitoyables, mais sur lesquels il porte un regard bienveillant. Je me suis reconnu en eux et j’avais l’impression que M. Tsuge me disait lui-même “c’est ok, tu as le droit d’être comme ça” », raconte Inio Asano. Il essaie d’ailleurs d’appliquer la même tolérance avec ses personnages, pour la plupart des jeunes gens alanguis et indécis, souvent bizarres, acculés par la pression sociale. Des chantres d’une certaine liberté cultivée dans les marges d’un Japon qui n’aime pas les clous qui dépassent et qu’il esquisse tantôt dans des recueils d’histoire courtes (Un monde formidable, Le Quartier de la lumière) ou qu’il développe dans des récits plus longs comme Bonne nuit Punpun (2007, Kana) ou Demon’s Dededededestruction aussi appelé DDDD (2014, Kana). « Je suis devenu mangaka très jeune et je dessinais ce qui était proche de moi, concret, donc des ados », explique tout simplement le dessinateur au Monde lors de son passage à Angoulême.

Extrait de « Dead Dead Demon’s Dededededestruction ».

L’auteur a tout de même de plus en plus du mal à assumer l’étiquette de mangaka de la jeunesse japonaise. Ses personnages ont d’ailleurs tendance à vieillir dans ses derniers opus. « J’ai passé l’âge de raconter des histoires de jeunes. Mais j’ai l’impression d’avoir besoin d’atteindre un certain âge pour être convaincant et dépeindre des personnages plus mâtures. Non seulement j’accepte de vieillir, mais je désire vieillir », confie t-il.

Inio Asano n’aime de toute façon guère les conventions. Il a quitté la région d’Ibaraki pour l’anonymat tokyoïte afin de ne pas subir notamment « les us et coutumes absurdes qui règnent parfois en province ». Mais il le reconnaît , son «  statut d’auteur [lui] permet désormais plus de liberté que la moyenne des gens ». Une liberté qu’il s’accorde pour écrire des récits en partie autobiographiques mais aussi pour se livrer au grand public, comme lors d’une masterclasse au festival d’Angoulême ce que font très peu de mangakas :

Inio Asano est même récemment apparu dans une télé réalité japonaise très plébiscitée : Terrace House, ou de jeunes gens sont filmés dans une colocation de luxe. « Il y a cette idée reçue que les mangakas ne devraient pas sortir, pas se mettre en avant. Et que du coup aussi, les lecteurs qui liraient des mangas seraient quelque part en marge de la société. Beaucoup de gens ont honte d’aimer les mangas et n’osent pas le dire. » Il aimerait au contraire clamer que les créateurs de mangas, comme les musiciens — une carrière qu’il a envisagée — sont cools. Et pour lui, méconnaître un artiste, c’est risquer de passer à côté de son œuvre. « L’auteur et son travail forment un tout », assène t-il.

Extrait du tome 1 de « Bonne nuit Punpun ».

A l’image de sa personnalité, le manga d’Asano est un registre affranchi qui questionne autant les codes de la BD japonaise qu’il n’en épouse les recettes qui pourraient plaire au grand public. Asano côtoie à la fois le champ populaire et la rhétorique avant-gardiste. Dans l’un de ses titres les plus célèbres, Bonne nuit Punpun, le héros est un enfant dans une famille dysfonctionnelle qui arbore un physique de piaf naïvement dessiné. Dans DDDD, sa métaphore post-Fukushima, un gigantesque vaisseau extraterrestre flotte au dessus de la ville sans trop s’animer, comme une menace dormante. La première nouvelle qui ouvre l’anthologie qui lui est consacrée aborde la question de l’intégration sous le prisme d’une lycéenne à tête de monstre.

Plus que provoquer, il aime banaliser. Il préfère par exemple raconter la vie de couple après qu’elle se soit formée là où le flirt et le premier baiser dans le manga sont des enjeux éculés. Il aime aussi raconter le sexe « non pour lui donner un sens particulier mais parce qu’il fait partie de la vie », afin de le représenter au même plan que tout autre fait.

Ultra réalisme des décors

L’originalité ne tiendrait pas tant si Inio Asano ne déployait pas ces motifs dans des récits hyper-réalistes et des quotidiens d’une lumineuse banalité. Il ressort de son travail une extrême mélancolie et des ambiances solaires, silencieuses et étouffantes, caractéristiques de l’Archipel. A ses fugaces et parfois oniriques récits, le dessinateur aime leur offrir un décor maniaquement détaillé — la marque de fabrique Asano. Ce dernier a déployé une technique spécifique où il part d’une photographie d’un lieu et la travaille ensuite au dessin numérique afin de s’en servir en arrière-plan.

Quand il n’a pas de photo, ses assistants et lui modélisent en 3D des espaces, de la chambre d’enfant à l’assemblée parlementaire, ou même encore une ville entière sur laquelle il planche depuis trois ans. Ces modèles 3D lui permettent d’utiliser à l’infini et sous différents angles ses décors. « Ce n’est pas du tout rentable si je l’applique à certains de mes mangas qui ne se vendent pas, mais ce serait impossible de réaliser de tels décors ou véhicules à la main. Cela prendrait des jours », défend celui qui estime que l’environnement, notamment au sein du foyer, est essentiel à la compréhension du protagoniste.

Amertume envers le système éditorial

L’énorme succès d’estime — d’aucuns considèrent qu’il est l’un des mangakas les plus importants de sa génération et il est l’un des rares bédéastes japonais arty à attirer la curiosité de lecteurs plus conventionnels — ne se retrouve pas forcément dans les ventes. « Avec Solanin [l’histoire d’un couple de vingtenaires qui s’interrogent sur le sens de leur travail et leur épanouissement] et Punpun, j’avais réussi, l’une après l’autre, à faire des séries de longue durée. J’étais donc convaincu que j’avais réussi à trouver la recette du succès. Mais, ensuite, DDDD ne s’est pas aussi bien vendu que les autres, j’ai été trop confiant dans mon talent », analyse-t-il aujourd’hui.

Extrait d’ « Errance », récit en partie autobiographique d’Inio Asano.

Il en résulte une certaine amertume envers l’industrie de l’édition japonaise qu’Asano a fait transpirer dans l’une de ses œuvres les plus autobiographiques, Errance (2017, Kana) sur l’histoire d’un mangaka au tournant de sa carrière et de son couple. « Errance me servait de respiration pendant DDDD, car dans cette dernière je me plaçais en simple observateur de la société japonaise et je n’avais pas d’espace où m’épancher. Je devais extérioriser une accumulation de ressenti et de vécu personnel. J’y représentais sans honte toutes les idées qui me passaient par la tête. »

Aujourd’hui, le maître du manga dit s’être assagi. « J’étais un peu le seul à m’exprimer haut et fort sur l’industrie du manga et j’ai l’impression que ça a pu heurter des lecteurs. » De même avec les interviews : « J’avais tendance à tout dire de but en blanc. Beaucoup de choses sont restées sur le Net, ça continue à être remis en avant et ça me revient à la figure. J’essaie désormais de faire un peu plus attention à ce que je dis. »

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