« Bomboclaat », d’insulte sexiste jamaïcaine à mème sur Internet

Vous avez peut être vu passer sur vos réseaux cette expression, souvent suivie d’une photo absurde. Et si vous n’avez rien compris, vous n’êtes pas le seul.

Par Publié le 29 janvier 2020 à 12h32 - Mis à jour le 31 janvier 2020 à 09h10

Temps de Lecture 4 min.

 #Bomboclaat. Vous avez peut être vu passer ces dernières semaines, dans les fils de vos réseaux sociaux cette expression, souvent accompagnée d’un gif, d’une photo ou d’une courte vidéo présentant une situation absurde, cartoonnesque, un visage particulièrement expressif ou bien encore une réaction exagérée. Souvent, sans texte supplémentaire, juste avec ce nouveau hashtag.

Et si vous avez eu du mal à en cerner la signification, vous n’êtes pas le seul, à en croire l’explosion des recherches sur Google en fin d’année 2019. Et quand certains vous expliquent que c’est un peu la même chose que le « Sco Pa tu Manaa », né quelques mois auparavant d’après une chanson ghanéenne, vous ne vous êtes pas senti plus avancé.

Sur le modèle de « caption this », qui signifie « légende ça » en anglais, bomboclaat est une invitation à associer une situation avec l’image en question, à partager une réflexion. Avec humour bien entendu et créant, en cas de succès, des chaînes de légendes photos pour la même illustration. En France par exemple, on se délecte particulièrement des bomboclaat de Ratz, dessin animé du début des années 2000 doublé par Eric et Ramzy, qui met en scène un duo de rats grandiloquents.

Revenons au début. C’est d’abord un compte twitter, @rudebwoy_lamz, qui aurait lancé la mode en ligne de bomboclaat en partageant, au début de l’automne, une référence à la série animée comique américaine CatDog. Le tweet a reçu en moins de deux mois plus de 13 000 « likes » et 3 300 retweets, rappelle le site de recensement Knowyourmeme. Le modèle est repris, multiplié, détourné.

Ce n’est pourtant pas la première fois que le mot devient une référence Internet. En 2017, les Nord-Américains avaient largement moqué Rob Ford, ancien maire sulfureux de Toronto, filmé éméché dans un fast-food en train de jurer bomboclaat alors qu’il se livrait à une sorte d’imitation.

Le tweet à l’origine du mème « bomboclaat » en ligne.
Le tweet à l’origine du mème « bomboclaat » en ligne.

Cette soudaine viralité fait tout de même grincer des dents d’autres internautes, car cette expression a été dénuée de son sens. Ce n’est pas une question ou une invitation à donner son avis, rappellent certains utilisateurs de Twitter. Bomboclaat est un juron en patwa, le créole jamaïcain. C’est « un langage dérivé de l’anglais qui s’est développé à la fin du XVIIsiècle du contact de nombreux locuteurs de langages nigéro-congolais qui furent transportés en Jamaïque comme esclaves et de locuteurs de différents dialectes de l’anglais britannique », expliquent les linguistes Joseph T. Farquharson et Byron Jones dans l’ouvrage collectif Global English Slang: Methodologies and Perspectives (2014).

Une référence aux menstruations

Bomboclaat, ou encore « bomboklaat » ou « bumboclaat » est à la base une insulte qui signifie « serviette hygiénique » dans le dialecte de l’île des Caraïbes. Elle fait référence aux menstruations considérées comme une souillure. « La société jamaïcaine traditionnelle a un large éventail de tabous liés aux menstruations. L’un d’entre eux interdisait aux femmes de laver des vêtements d’hommes dans le même bac que les leurs, ou même de les pendre sur le même fil à linge », expliquent Joseph T. Farquharson, Clive Forrester et Andrea Hollington dans The linguistics of jamaicain swearing : forms, background and adaptations (2020).

Les chercheurs expliquent par ailleurs que ce juron, avec plusieurs dérivés tels que « blodklaat », « bloodclaat », « pusiklaat » ou encore « raasklat », se compose en associant un mot à connotation biologique, scatologique ou sexuelle avec « klaat  » (dérivé de « clothes », vêtements en anglais). Les Jamaïcains accolent donc « klaat » avec ce qu’ils considèrent sur l’île comme le plus offensant, souvent teinté de sexisme ou d’homophobie. « Bum » ou « bumbo » ferait référence ici aux fesses, à la vulve, au vagin.

L’expression peut exprimer l’offense, le dégoût mais aussi la surprise ou l’admiration

L’expression est désormais employée dans toute une palette de circonstances : elle peut exprimer l’offense, le dégoût mais aussi la surprise ou encore l’admiration... Pour Jérémie Kroubo-Dagnini, spécialiste des musiques jamaïcaines et chercheur associé au Centre d’études politiques contemporaines à l’université d’Orléans (CEPOC), « aujourd’hui en Jamaïque, l’utilisation de cette expression est vraiment similaire à “fuck” en anglais ». Il explique :

« Par exemple, en anglais, on peut dire “It’s a fucking good singer” en parlant d’un très bon chanteur. En français on dirait “c’est un putain de bon chanteur”, et en patois on peut dire “It’s a bloodclaat good singer”. »

Bomboclaat s’est répandu sur l’île dans le milieu des années 1950, probablement avec l’essor du mouvement rasta. « Ils jouent beaucoup avec les mots, leurs sonorités, s’emparent des expressions à la mode ou veulent les lancer », détaille Jérémie Kroubo-Dagnini.

Défier l’establishment

Sur l’île, on estime cependant que les jurons seraient hérités des usages des esclaves africains et de leur descendance, qui utilisaient ces mots comme un outil de subversion et de rebellion linguistique envers les colons. De la même façon, au XXe siècle, les Jamaïcains s’en servent pour défier l’establishment. Dans le morceau controversé de Peter Tosh, Oh Bumbo klaat (1981), « les gros mots sont une réponse cathartique à un systeme répressif et corrompu », expliquent Joseph T. Farquharson, Clive Forrester et Andrea Hollington.

« Il ne faut pas cantonner le reggae et les rastas à cette insulte, qui est loin de figurer dans chaque chanson », avertit cependant Hélène Lee, journaliste spécialiste du reggae. Elle regrette « qu’une fois de plus, la Jamaïque ne surgisse que pour souligner l’un des pires aspects de la culture. Personne ne se souvient que la formule la plus connue de cette même culture c’est “peace and love”, que les rastas ont prise pour salutation vers 1933, et que les hippies ont rendue célèbre ».

Il n’a pas fallu non plus attendre ce mème Twitter pour que bomboclaat se répande hors des Caraïbes. Dans la culture dancehall, les DJ jamaïcains recourent abondamment aux jurons, notamment dans les concerts, un peu à la manière du rap. Et ont aussi influencé différents artistes dans le monde : chez les latino-américains friands de reggaeton, ou même dans les pays africains où la musique jamaïcaine est extrêmement populaire.

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