Les tropiques cannibales de Gilberto Gil et Caetano Veloso

1967, révolutions pop (10/12). Le duo fait scandale au Festival de musique populaire brésilienne de Sao Paulo.

Par Publié le 31 août 2017 à 07h37 - Mis à jour le 31 août 2017 à 10h07

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La pochette de l’album « Tropicalia ou Panis et Circenses », album réunissant Gilberto Gil, Caetano Veloso, Tom Zé, Os Mutantes et Gal Costa.

En 1967, l’anglais est sur bien des lèvres. Mais pas sur toutes : les enfants terribles du monde entier font ce qui leur chante, et il arrive encore, sacrilège, qu’ils s’y risquent dans la langue de leur maman. En France, Il n’y a pas d’amour heureux pour Françoise Hardy, même dans les bras de Jacques Dutronc qu’elle vient de rencontrer. Pour Serge Gainsbourg, qui dit Je t’aime moi non plus à Brigitte Bardot, c’est déjà une année érotique.

En Italie, les trois pointures qui mettront la pop de la Botte sens dessus dessous, Lucio Battisti, Lucio Dalla et Franco Battiato, font leurs premiers pas. En Espagne, Paco Ibanez et Joan Manuel Serrat poétisent de plus en plus franco. Y a d’la rumba dans les airs congolais, et déjà un peu de jazz dans les cafés d’Ethiopie. Du Cambodge à l’Iran, du Mexique à la Turquie, les jeunesses électriques allument leurs amplis comme autant de contre-feux, défiant un patriarcat qui n’a pas dit son dernier mot.

Bref, ça part dans tous les sens. Heureusement, un groupe de Brésiliens s’en vient mettre un peu de lien dans ce fatras : l’heure est aux mouvements, et le leur s’appellera le tropicalisme. Est-ce la faute aux frondaisons frondeuses d’Amazonie, qui prolifèrent plus que de raison ? Depuis son indépendance, en 1822, le pays, qui a emprunté à Auguste Comte sa devise positiviste, « Ordre et progrès », théorise à tout-va.

En 1928, un poète pauliste, Oswald de Andrade, publie son Manifeste anthropophage, qui compare l’identité nationale brésilienne, intrinsèquement métissée, aux pratiques cannibales des tribus tapies dans la forêt : « Tupi or not tupi, telle est la question », ose Oswald. Cette approche morfale et polymorphe, qui assimile la nation mère à un vaste ventre, nourrira les avant-gardes du pays. En 1965, le cinéaste Glauber Rocha conceptualise « l’esthétique de la faim » : la « galerie d’affamés » du « cinéma novo », le groupe dont il prend la tête, s’oppose aux films « digestifs » des « gens riches ».

Chewing-gums américains et bananes brésiliennes

Les futurs tropicalistes boivent du petit-lait : abreuvés des poèmes de Andrade et des films de Rocha, ils traduiront ce glossaire glouton dans leur langue à eux, celle des musiques populaires. Leur manifeste, un album collectif qui réunit tous les membres du corps tropicaliste, s’appellera Panis et Circensis – du « pain et des jeux », en latin. Et l’un des morceaux phares, Geleia geral (« gelée générale »), en rajoutera une louche : Gilberto Gil y résume sa conception de la musique pop, sorte de compote où il convient d’amalgamer les chewing-gums américains aux bananes brésiliennes, comme il le chantera sur Chiclete con Banana.

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