Thérèse Verrat & Vincent Toussaint pour M Le magazine du Monde

Agnès b. inaugure sa fabuleuse Fab à Paris, sa « troisième maison »

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Publié le 26 janvier 2020 à 19h00 - Mis à jour le 29 janvier 2020 à 06h06

Agnès b. le répète à l’envi : il n’y a pas de coïncidence, il n’y a que des signes. Pas de hasard donc, si la styliste, grande amatrice de street art, a choisi le 13arrondissement de Paris, où la création s’étale librement sur les murs des tours et autres grands immeubles, pour ancrer La Fab., un nouveau lieu regroupant sa collection d’art contemporain, sa galerie (qui quitte donc la rue Quincampoix), ainsi qu’une librairie. Autre clin d’œil du destin, ce site hybride, qui ouvrira ses portes le 2 février, a pour adresse la place Jean-Michel-Basquiat, du nom de l’artiste américain dont la styliste s’était entichée en 1985, trois ans avant sa mort.

Depuis le trottoir, les larges baies vitrées permettent de se faire une première idée de l’espace de 1 400 mètres carrés, distribué sur deux niveaux. A droite, la librairie ; à gauche, une banquette marocaine en zellige, ainsi que le comptoir de la billetterie donnant accès à la partie collection. En face, un escalier mène à la galerie située à l’étage. Tout est sobre, simple, neutre. Presque trop.

Construit sur pilotis

Un détail dans l’entrée retient tout de même l’attention : une colonne dont la base repose sur un coffrage. Laissé ouvert, il dévoile la structure de l’immeuble, construit sur pilotis au-dessus d’un tunnel de la SNCF, à la manière des bâtiments antisismiques japonais. Autre surprise, le complexe abrite, en plus de La Fab, une crèche et 75 logements sociaux. Nous voilà loin des plans égotiques de beaucoup de musées privés. « M’inscrire ici, dans ce paysage, participe d’un engagement de gauche », martèle Agnès b., consciente des poches de pauvreté persistantes dans le quartier.

Agnès b. dans son nouveau lieu, le Fab, dans le 13e arrondissement, à Paris.

Cela faisait dix ans que la styliste cherchait un lieu pour réunir les activités culturelles et solidaires de son fonds de dotation. Quelque chose de « pas trop grand, ni arrogant », une « maison où tout serait à vendre », sauf sa collection de 5 000 œuvres portée sur la photographie, l’Afrique et les personnalités singulières comme Harmony Korine ou Roman Cieslewicz. Encore fallait-il trouver un contexte conforme à son goût hors cadre, indifférent aux modes, cotes et signatures, et à son credo : « partager sans imposer ». L’Ouest parisien où s’est arrimée la Fondation Louis-Vuitton ? Trop bourgeois, trop cossu pour cet esprit rebelle qui, jeune, a fui l’harmonie des jardins versaillais où elle a grandi pour embrasser les contre-cultures urbaines.

Prendre la tangente

Elle n’était pas plus tentée par le centre de Paris, où François Pinault s’installera en juin prochain à la Bourse de commerce, à deux pas des Halles et de la rue du Jour où elle avait ouvert sa galerie en 1984. Comme à son habitude, Agnès b. préfère prendre la tangente. Pendant dix ans, ses équipes ont visité plus d’une dizaine de sites en banlieue nord, principalement en Seine-Saint-Denis. « On ne voulait pas se coller aux galeries du Marais mais aller à la rencontre de publics éloignés », explique Sébastien Ruiz, secrétaire général du fonds de dotation. Malheureusement, les bâtiments proposés exigent chaque fois de longues et coûteuses réhabilitations.

L’immeuble sur pilotis conçu par l’architecte Augustin Rosensthiel.

Le projet patine jusqu’à ce que, en 2017, l’équipe du Point Ephémère, qui venait de créer dans le quartier une « guinguette numérique » (un café-restaurant culturel consacré à la création numérique), leur parle de ce local commercial vacant au rez-de-chaussée d’un bâtiment flambant neuf au cœur de la zone d’aménagement concerté (ZAC) Paris Rive Gauche. Pas exactement la friche industrielle en périphérie dont rêvait la styliste !

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Jeu de cloisons mobiles

Mais à défaut du Grand Paris, il s’agit d’un « Nouveau Paris », celui des grands ensembles des années 1970-1980, et du laboratoire de l’architecture d’aujourd’hui, à quelques jets de pierres de la Bibliothèque François-Mitterrand de Dominique Perrault et des futures tours Duo de Jean Nouvel. L’architecte Augustin Rosenstiehl l’admet, son immeuble en briques, dont la blancheur tranche avec le monolithe noir érigé juste en face par Rudy Ricciotti, ne s’inscrit pas dans « la nouvelle tendance du quartier pour des édifices fins, vitrés et transparents ». Le rez-de-chaussée, qui devait initialement être occupé par Uniqlo, n’était alors pas folichon.

Sous l’escalier circulaire, « Milly’s Maserati » (2004), de Madeleine Berkhemer.

Il a fallu un an et demi de travaux pour le transformer en espace culturel. Avec ses dénivelés de 30 à 80 centimètres, la construction sur pilotis a tout d’un casse-tête. Pas simple, dans la première salle d’exposition, de composer avec l’enfilade de neuf colonnes renfermant les ressorts du bâtiment. « Il a fallu inventer, moduler », admet Augustin Rosenstiehl, qui a atténué l’aspect « temple » donné par les colonnes grâce à un jeu de cloisons mobiles, et construit un escalier circulaire pour mener à l’étage – « un sujet en soi », se souvient-il.

« Prendre possession d’un lieu, ça prend du temps, c’est animal, il faut s’y fourrer, planter sa tente, le faire sien. » Agnès b.

Comme pour ses lignes de vêtements simples et astucieux, Agnès b. ne voulait rien d’ostentatoire. « Ce qui compte, ce sont les œuvres », insiste-t-elle. Mais elle se méfiait tout autant d’un minimalisme trop froid. Aussi l’architecte a-t-il travaillé sur quatre nuances de blanc, celui du sol en béton ciré, des murs, de l’appareillage métallique et du faux plafond.

Le chantier avance à pas comptés, jusqu’à ce qu’une inondation sous le bâtiment retarde l’ouverture de quatre mois. « J’aime les contraintes, sourit Agnès b. Prendre possession d’un lieu, ça prend du temps, c’est animal, il faut s’y fourrer, planter sa tente, le faire sien. » C’est ainsi qu’elle s’est lentement approprié sa demeure de Louveciennes, dans les Yvelines, et ses bureaux parisiens de la rue Dieu. Mais déjà, assure-t-elle, La Fab est devenue sa « troisième maison ».

La Fab, 1, place Jean-Michel-Basquiat, Paris 13e.
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Dans la première salle d’exposition, « Commercial Street » (2013), de Gilbert & Georges.

Autour du bâtiment

La Felicita Au sein de la Station F, immense incubateur pour start-up ouvert en 2017 dans la Halle Freyssinet, ce giga « food court » italien ne désemplit pas, grâce à ses produits frais, goûteux et ses prix plutôt raisonnables.

La Felicita, 55, boulevard Vincent-Auriol, Paris 13e.

EP7 Créé par les fondateurs du Point Ephémère, ce café-restaurant revendiquant un esprit guinguette et gourmand est le bon spot pour grignoter et papoter, mais aussi pour se mettre au pli de l’art numérique grâce aux douze écrans sur rue diffusant tous les après-midi une programmation de qualité.

EP7, 133, avenue de France, Paris 13e.

Petit Bain Amarrée au pied de la Bibliothèque François-Mitterrand, cette barge jaune citron regroupe une salle de concert prisée par les mordus d’électro, un jardinet où il fait bon prendre le soleil et une cantine habillée de graffitis invitant des cuisiniers réfugiés.

Petit Bain, 7, Port de la Gare, Paris 13e.

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