Journal d’un parent déconfiné, semaine VII : l’adulte au piquet

Obligé de signer ses propres attestations de sortie et soumis à tout un tas de règles sanitaires, l’adulte a fini par se retrouver dans la peau de ses propres enfants. Et parfois puni, tel un élève qui aurait imité la signature de ses parents.

Par Publié le 28 juin 2020 à 00h24 - Mis à jour le 28 juin 2020 à 06h06

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En rangeant un placard, je suis tombé récemment sur la fameuse attestation de sortie dont chaque citoyen devait se munir pour aller acheter le pain ou promener le chien. Souvenez-vous : avant que ladite attestation ne puisse être générée automatiquement, il a fallu copier et recopier un nombre incalculable de fois les sempiternelles mêmes phrases. A tel point que j’ai, à plusieurs reprises, abandonné l’idée de sortir, juste pour pouvoir échapper à cette punition calligraphique. Au fond de moi, je n’avais plus véritablement le sentiment d’être un adulte en temps de pandémie, mais plutôt l’élève Ducobu avec son bonnet d’âne sur la tête, ayant à expier une faute dont je ne me savais pas être l’auteur.

« Tel un enfant apeuré par le grondement de l’orage, chacun attend de connaître le sort que le pouvoir lui réserve. Car les hôpitaux, c’est lui ; les masques, les tests, c’est lui ; les virements qui permettront de tenir quelques jours de plus, c’est lui ; le droit ou non de sortir qui ? comment ? quand ? avec qui ? , c’est encore et toujours lui », écrivait Serge Halimi, dans un article du Monde diplomatique intitulé « Tous des enfants ». Si cette verticalité paternaliste est plus ou moins palpable en fonction des périodes et des circonstances, elle s’est soudain trouvée réaffirmée de manière absolue avec le confinement. Ceux qui l’avaient oublié ont pu se souvenir que le président de la République figure chez nous une sorte de « père de la nation » entretenant un rapport structurellement condescendant avec son peuple-enfant.

« Première prune covidienne »

A partir de là, le confinement aura donc rimé avec un écartèlement statutaire inédit : passant des journées entières avec mes deux fils, je ne me suis jamais senti autant « parent » ; mais, dans le même temps, je me suis soudain retrouvé remis à une place d’enfant par cet assommant surmoi étatico-paternaliste. J’étais donc devenu un enfant-adulte, un « enfulte ». Durant la quarantaine, ce sentiment d’infantilisation s’est notamment affermi avec les amendes qui ont été infligées – au nombre de 1,1 million pour 20,7 millions de contrôles – à un public qui n’avait pas pour habitude d’être verbalisé au moindre prétexte. Comme si le coup de règle sur les doigts faisait un soudain retour.

Dans un e-mail, un ami parisien à moi livrait ainsi le récit de sa « première prune covidienne », cueillie au mois de mars : « Sortie sport avec les deux enfants. Moi en short, les enfants en survêt, nous partons faire le tour du bassin de La Villette pendant vingt minutes. Au retour, nous passons prendre des bières et une baguette à la boulangerie. Une voiture de police s’arrête et me demande ce que nous faisons, je dis : “Nous finissons notre footing, prenons du pain et rentrons.” Une évidence… Sur ce, les quatre policiers sortent, demandent l’attestation. Je la leur donne avec mon passeport. L’autre policier me dit que toute sortie à plus de deux est interdite, et que l’on ne discute pas. Je lui demande poliment : “Comment fait-on avec deux enfants ? Pouvez-vous m’expliquer ? Et pourquoi ne voulez-vous pas croire que je fais du sport, alors que je suis en short et que vos autres collègues nous ont vus ?” A la fin, il me demande si je reconnais l’infraction, je lui dis que bien sûr que non. Un de mes gamins chiale. »

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