S’aimer comme on se confine : « Quelque chose ne tournait pas rond dans cette rupture  »

L’amour les a rapprochés, alors même qu’ils ne pouvaient pas se rencontrer ; ils nous racontent leur histoire confinée. Pavel, 54 ans, écrivain, témoigne.

Par Publié le 22 mai 2020 à 20h00 - Mis à jour le 23 mai 2020 à 07h48

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Amours confinés
Amours confinés boutanquoi

J’ai pris appui sur le confinement pour trancher dans le vif.

Nous étions des amants. Aimantés et séparés d’une substantielle différence d’âge et d’une double attraction magnétique. Mais ma princesse avait depuis décembre fait un choix compliqué : rompre sans s’interdire de me retrouver parfois, de façon spontanée, aléatoire et passionnée. Pour affranchir sa destinée de la mienne en me gardant dans son paysage amoureux.

Nous étions convenus du jour de la rupture. Ce serait le même que celui de notre première nuit, ce serait une rupture anniversaire, comme une clôture d’enchantement, une fin de parenthèse. Je décidai que ce moment serait voluptueux et intense, voyageant quelque part entre le merveilleux et le fantastique, mis en scène, durci, comme nombre de ceux que nous avions tissés, dans la semi-clandestinité de cette histoire improbable et lumineuse, rare et cliché à la fois. Cette fille m’inspirait et m’habitait, je l’habitais et l’inspirais, on s’épatait mutuellement ; mais cette histoire n’avait que des lendemains et pas d’avenir. Le temps d’y mettre fin était venu : cette lionne de la jungle urbaine avait sa vie à faire, et ce ne pouvait être avec un vieux tigre comme moi, si douce soit ma fourrure.

Pourtant, les fêtes passées, elle rodait toujours là ; ou plutôt : elle me maintenait dans son giron et son écran radar. Fini le délice des rendez-vous préparés à l’avance, terminé ce soir fixe qui balise les jours, place à la seule piqûre de rappel, quand on cède avec culpabilité à l’envie ou au besoin d’une dernière dose. Jusqu’alors, nous étions deux fauves liés ensemble par les jeux de l’amour et du danger ; j’étais maintenant un gros chien au bout d’une fine, invisible mais très longue attache. Quelque chose ne tournait pas rond dans cette rupture suspendue ; ma joie et ma bonne humeur partaient en vrille.

C’est le désir qui nous jouait des tours : impossible de se parler ou de se voir sans éprouver intensément le besoin de se flairer, de se toucher, de se prendre. Voulait-elle vraiment rompre ? Ou voulait-elle nous confiner sur une île de plus en plus secrète, minuscule et sauvage ? Tout à mon aliénation, j’y consentais.

C’est alors que Sars-Cov-2 fit irruption ; il s’immisça dans la ville et dans l’île. Fin des vies à lieux multiples, bonjour existence d’échelle unique !

Sitôt l’annonce du 17 mars connue, ma lionne partit se confiner en famille au grand air à 500 km de notre ville commune. Le risque de me rencontrer par transgression fugace devenait nul. Coup de poignard. Tigre en cage sans dompteuse ni piste. Corde au cou et au piquet. Je l’ai vécu comme un confinement dans le confinement, un arrachement dans l’enfermement, un isolement dans la solitude. Sous couvert d’affection et de bienveillance entre deux êtres chers, les applications de communication orale, auditive et visuelle permirent faussement d’assouvir la dépendance et d’adoucir le sevrage. Ersatz. Les dix premiers jours du confinement furent horribles. Une crise de manque et d’abandon sourde et continue. Pour la première fois, il n’y avait rien à faire pour la voir, je ne pouvais qu’aller me faire voir, et encore, seul et sur place. Pendant ce temps, chez elle, la plénitude de l’apaisement, la sérénité du bon choix enfin concrétisé.

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