Nicolas, commercial, 6 heures de route par jour : « On est nombreux à rester sur nos rails, juste pour être payés »

Nicolas, 45 ans, est commercial dans l’immobilier solidaire depuis dix ans. Trois fois par semaine, il parcourt jusqu’à six heures de route par jour, pour des rendez-vous d’une demi-heure. Choisie au début, cette situation l’épuise physiquement et psychologiquement.

Par Publié le 01 février 2020 à 15h05 - Mis à jour le 02 février 2020 à 20h20

Temps de Lecture 2 min.

Géraldine Lay, extrait de la série « Ne pas dépasser la ligne ! », Gare du Nord, Paris 2015.

« Je savais, en acceptant ce poste, que les kilomètres à parcourir faisaient partie de l’ADN du métier de commercial – tout le monde a en tête l’image du VRP à mallette. C’était il y a dix ans. Ma femme et moi, au chômage, cherchions du travail, après une reconversion infructueuse pour moi. Au départ, l’idée d’être sur la route loin du train-train du bureau ne me déplaisait pas, d’autant que le périmètre était encore raisonnable.

Les distances ont augmenté au fil des ans et de la mise en tension du secteur, passé de départemental à régional, voire national. On n’y prête pas attention. Jusqu’à se réveiller trop souvent dans un autre lit que celui de sa compagne parce que les maux de dos et de jambes vous obligent à faire chambre à part – je dois plier mon 1,80 m dans une Clio. Levé aux aurores, trois heures dans la solitude de l’habitacle pour deux ou trois rendez-vous clients qui durent rarement plus d’une demi-heure, un club sandwich avalé en cinq minutes sur l’aire d’autoroute ou au volant, puis de nouveau trois heures de ligne blanche. Rebelote trois fois par semaine, minimum. Mon compteur kilométrique m’a fait réaliser que je passe autant de temps dans cette boîte en fer qu’au bureau et chez moi. En septembre, j’y ai vécu 15 jours et 2 heures 46. En 2018, j’avais dépassé les 90 000 kilomètres.

Permettre à des personnes aux revenus modestes de s’offrir un logement donne malgré tout du sens. Mais la pression du chiffre et de la concurrence vous rattrapent vite. Pour obtenir la prime de performance, il faut se lever de bonne heure. A la fatigue du volant s’ajoute ainsi le stress d’arriver en retard chez le client et de mettre à mal une vente, qui pousse parfois à avoir le pied lourd. J’ai déjà eu deux graves accidents de la route.

Je me demande souvent ce que je fous là. Je préfère ne pas penser à la perte de temps colossale que représentent ces heures de bitume, où l’on ne fait rien d’autre que s’assurer d’arriver entier d’un point A à un point B, en compagnie de France Inter et des autres solitudes au volant. C’est absurde, j’en suis conscient. Une aliénation en plus d’être une aberration écologique. Tout plaquer ? Même si je ne suis pas à plaindre – je n’ai pas les fins de mois dans le rouge –, je continue pour assurer notre vie de famille, le crédit de la maison, mettre un peu de côté…

On est nombreux comme ça, la tête dans le guidon, à rester sur nos rails pour la simple et bonne raison qu’on est payés, petites mains du marché. On pourrait pourtant choisir entre un smartphone et une binette. Il faudrait que je songe à une alternative : si je suis déjà rincé à 40 ans, qu’est-ce que ce sera à 50 ? Si j’avais assez de côté, je ne dirais pas non à une formation de menuisier : des heures à se concentrer sur le polissage du bois, sans bouger. »

Lire l’enquête : « J’en étais arrivée à un point où je ne savais même plus dans quelle ville je me réveillais » : les épuisés de l’hypermobilité professionnelle
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