S’aimer comme on se quitte : « Il est odieux, je m’en vais ; il revient, je le reprends »

Deux jours dans la vie des amoureux. Le premier parce que tout s’y joue, le dernier parce que tout s’y perd. Lorraine de Foucher a recueilli ces moments-clés. A chacun de deviner ce qui s’est passé entre-temps. Cette semaine, Vincent, 33 ans, témoigne.

Par Publié le 23 août 2019 à 15h15 - Mis à jour le 21 octobre 2019 à 12h04

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Simon L'Andrein

Le premier jour

Un matin d’août, je me lève et je décide que j’ai assez pleuré. Que ça suffit de pleurer tous les jours cette rupture mal digérée d’avec mon ex, celui que j’ai trompé, à qui je l’ai dit, celui qui était devenu mon ami, plus vraiment mon amant. C’est fini, il faut que je me reprenne en main, je vais de plus en plus au sport, extérioriser mes quatre-vingts heures de travail hebdomadaire à l’hôpital. Fitness, muscu : dans le milieu gay, on est obligé d’avoir un beau corps, musclé, viril, attirant. C’est un univers narcissique, pas mal porté sur le physique. Si je veux plaire, poursuivre ma vie de célibataire, je n’ai pas trop le choix. Je ne cherche rien, je sors assez peu, de temps en temps je fais des rencontres sur des applis, mais je n’ai pas de besoin compulsif ni de quête particulière.

Ma salle de sport est petite, étriquée. Les murs sont peints en noir, il y a de grosses machines, très peu de femmes, beaucoup de ­testostérone, et ceux que j’appelle « les connasses » : ces hommes très centrés sur leur apparence, superficiels, sans grande empathie ni ­recherche de lien. Moi, je veux me marier, avoir des enfants. J’ai des rêves d’hétéro.

Je suis en train de travailler mes triceps, j’ai un poids à la main, que j’avance et que j’éloigne. Sur le banc d’en face, il y a un homme, qui discute avec un copain. Il me regarde, j’ai l’impression qu’il dit à son ami que je lui plais. Il est grand et musclé lui aussi, mais il s’en va. Après ma séance de sport, je passe au sauna, il y est, et parle des voyages qu’il fait : je l’imagine steward, je pense à cette sous-catégorie de « connasses d’hôtesses de l’air », comme on les appelle en riant, ces hommes qui ne brillent pas par leur fidélité et multiplient les relations entre les avions. Dans le vestiaire, il passe à côté de moi tout ­habillé, il s’en va, va-t-il me demander mon numéro ? Il se contente d’un « Bon bah bonne soirée » et quitte la pièce.

Heureusement, il y a les applis géolocalisées, il a un compte et moi aussi, et oui il m’y écrit, il n’est pas steward mais interprète, et me propose qu’on se revoie. Un dimanche soir, dans un restaurant de fruits de mer, fauteuils de velours rouge et lumière tamisée, il me parle de sa mère, qui est très malade. Je suis médecin, alors ça ­m’affecte, et ça le touche qu’on en parle, il est proche d’elle, c’est très dur, il est bouleversé et moi aussi. « C’est la première fois qu’un garçon que je vois s’intéresse à ça », se justifie-t-il. Je repense aux « connasses », à cette impression que, quand on est homo, gamin, on expérimente toujours une forme de rejet. Une honte qui fait qu’on se replie face à l’hétéronormalité de la société. Résultat : il n’y a plus que nous qui comptons, une forme d’égoïsme se développe. On vit dans un supermarché du corps et des sentiments. Alors qu’en le regardant je comprends qu’on est amoureux le jour où l’on aime même les défauts de l’autre.

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