Les départements pratiquent la parité à reculons

Depuis les élections, la moitié des conseillers sont des conseillères mais seules dix femmes sont à la tête des départements. Car les hommes politiques ont du mal à laisser leur place. Florilège machiste.

Par Publié le 08 avril 2015 à 18h42 - Mis à jour le 19 août 2019 à 12h53

Temps de Lecture 5 min.

La sénatrice Hermeline Malherbe (PS), élue dans les Pyrénées-Orientales, est l'une des huit nouvelles présidentes de département.

Grâce à la loi sur la parité, un conseiller départemental sur deux est désormais une femme. Une progression fulgurante, puisque les conseils généraux n’accueillaient jusque-là que 13,9 % de femmes. Mais une avancée dont les nouvelles élues ne sont pas dupes. Certaines d’entre elles ont déjà commencé à déchanter, tant l’accès des femmes aux postes d’influence est encore loin d’être acquis : à l’issue du « troisième tour », le 2 avril, seules 8 femmes ont été élues à la tête des 98 départements français qui renouvelaient leurs conseillers départementaux – portant ainsi à 10 le nombre des « présidentes ». Preuve qu’« on peut partager les places sans partager le pouvoir », note Réjane Sénac, du Haut Conseil à l’égalité entre les femmes et les hommes.

Alors qu’elles font leurs premiers pas d’élues, les femmes prennent la mesure des (nombreux) ajustements que leur présence massive va nécessiter… jusqu’aux plus triviaux. Ainsi, à Mâcon, en Saône-et-Loire, une élue de gauche s’étonne de l’agencement des toilettes. « Il n’y a que deux WC fermés pour 29 dames. Et pour y accéder, il faut traverser une double rangée de pissotières. » Une situation dont Claudette Brunet-Lechenault (PRG), la première femme à avoir investi ces instances départementales, en 1998, s’accommodait : elle avait pris l’habitude de frapper pour signaler son arrivée, au risque d’interrompre les conseillers, occupés à poursuivre aux toilettes les débats lancés dans l’hémicycle. A l’époque, le président du conseil général, René ­Beaumont (DL), avait offert une cravate
à tous les nouveaux élus en guise de cadeau de bienvenue. Claudette Brunet-Lechenault ne s’était pas démontée et l’avait nouée sur sa robe.

Des roses, et pourquoi pas des Tupperware ?

Bien sûr, aujourd’hui, les choses ont changé. Les conseillères départementales ne sont plus minoritaires et les hommes les traitent avec égards. Des égards jugés parfois « déplacés », certes, mais des égards tout de même. Dans le Tarn-et-Garonne, le nouveau président UMP, Christian Astruc, a offert, jeudi 2 avril, trois roses à chaque élue : « Mais c’est pas la Saint-Valentin ! », lui ont-elles lancé, quand les plus agacées lâchaient carrément : « On a du bol, les filles. On aurait pu avoir des Tupperware ! »

Christine Bouquin (DVD) a été élue, le 2 avril 2015, présidente du conseil départemental du Doubs face à la candidate PS Martine Voidey.

Et ce n’est que le début. La semaine dernière, Christine Renaudin-Jacques, conseillère municipale de Talant et fraîchement élue en Côte-d’Or, a reçu par e-mail une invitation pour la première séance plénière à l’attention de « Monsieur le conseiller départemental ». « Ça commence fort ! », s’agace-t-elle, avant d’aller rappeler aux services administratifs qu’avec 23 femmes élues contre 6 lors de la précédente mandature, il faudrait renoncer aux courriers-types. Lors de la campagne électorale, elle avait déjà subi le machisme des médias locaux. « En tant que principale opposante au sortant, j’étais le leader du binôme. Et on a fait basculer le canton de la droite à la gauche, ce qui est tout de même à rebours du mouvement national. Malgré cela, au soir du second tour, à France 3 Bourgogne, les journalistes ont sauté sur mon co-élu : “Monsieur Robinat, passez au maquillage !” A 23 heures, j’avoue, je n’avais plus la force de protester. » Résultat : sur le plateau, ce soir-là, trois journalistes hommes interviewaient trois hommes élus.

La conscience aiguisée par cinq mois de réunions publiques « où le soir, à 19 heures, il n’y a que des hommes dans la salle », Christine Renaudin-Jacques a postulé à la commission des finances de son département : « Il faut lutter contre les réflexes conditionnés. Trop de femmes vont ­spontanément à la petite enfance, aux solidarités, etc. Il faut souvent les pousser, la plupart s’excusent de prendre la place d’hommes qu’elles jugent plus compétents qu’elles sur tel ou tel dossier ! »

« Au soir du second tour, à France 3 Bourgogne, les journalistes ont sauté sur mon co-élu. » Christine Renaudin-Jacques, récemment élue en Côte-d’Or.

Toujours en Côte-d’Or, celle qui fut jusqu’alors la seule femme du conseil général, Colette Popard, a été élue à la tête du groupe d’opposition (de gauche). « Mardi, j’avais rendez-vous avec le futur président du conseil départemental. Mon prédécesseur m’a dit : “Vas-y avec ton premier vice-président, parce qu’il est retors.” » Elue depuis 2001, Colette Popard est bien sûr allée au rendez-vous sans chaperon. Et a trouvé étonnant, alors qu’elle venait d’être désignée pour mener l’opposition, que ce même prédécesseur tienne à animer la réunion de groupe jusqu’au bout : « Ils ont toujours du mal à lâcher… Les femmes ont été décoratives pendant des années. » Un sentiment partagé par Aurore Jacob, jeune élue UMP du Val-d’Oise : « Sur certaines délégations, on n’est pas les bienvenues. On est très attendues au tournant. »

Lire aussi (édition abonnés) Départements : la parité s’arrête aux présidences

Henriette Danti, la cinquantaine, élue de San-Giovanni-di-Moriani (110 habitants), vient de quitter le conseil général de Haute-Corse, l’une des quatre assemblées de France qui ne comptait aucune femme avant son arrivée, en 2013. Celle qui s’est souvent perçue comme « la tache de couleur de l’hémicycle pour les caméras de France 3 Corse » ne se plaint pas du paternalisme de ses collègues masculins. Mais n’est pas avare d’anecdotes : « Ma cocotte, tu devrais venir assister à la commission des affaires sociales, on va parler de contraception. » Ou encore, quand elle demandait aux vieux routiers du groupe Démocrate à quel moment elle devait intervenir : « Tu as de belles dents, alors souris ! » Devenue rapporteure sur les questions d’infrastructures routières et les affaires scolaires, elle note qu’elle n’avait « pas le droit de contredire le chef du groupe. Ça ne plaisait pas aux autres conseillers généraux, très fayots ».

Dans le Tarn-et-Garonne, Dominique Sardeing-­Rodriguez fut, elle aussi, pendant deux ans et demi, la seule femme du conseil général. Cette éleveuse de « volailles en voie de disparition » préférait sourire quand un collègue faisait la moue en la voyant arriver en réunion : « Tiens, une robe à pois… Ma mère en mettait. » Des regards lourds que connaît bien la socialiste Nathalie Sarrabezolles, élue pour la première fois à Quimper en 2008, et à qui il a fallu trois tours de scrutin pour prendre la tête du conseil départemental du ­Finistère. Elle refuse de s’énerver à l’idée de garer sa voiture à l’emplacement marqué « président » (au lieu, par exemple, d’un plus neutre « présidence »). « Il faut qu’on laisse glisser, ­dit-elle. Sinon, on n’avance pas. »

Lire aussi : Qui sont les nouveaux présidents de départements ?

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