Nicolas Silberfaden

La Seine, à contre-courant

Par

Publié le 08 avril 2020 à 10h15

« Flâner, c’est vivre », écrivait Balzac. « No walk, no work », reprenait, en écho, l’artiste conceptuel Hamish Fulton. Des injonctions qui semblaient à la portée de tous il y a encore quelques semaines… Alors qu’un tiers de l’humanité est assigné à domicile, la démarche de Nicolas Silberfaden apparaît dans toute sa singularité.

Le photographe argentin s’inscrit dans la tradition des flâneurs professionnels. Comme d’autres vont au boulot, pointent ou badgent à l’usine ou au bureau, lui arpente. La Seine est son ancrage. Il en inventorie les détails sur quelque 800 kilomètres, depuis sa source, en Côte-d’Or, jusqu’à son estuaire, au Havre : la verdure fraîche et humide, les méandres et jeux d’onde fugaces, les sous-bois sauvages et les rives domestiquées, les sculptures anciennes, déposées ici ou là tels des vestiges de civilisations englouties. Une série bucolique qui, par temps de confinement, révèle encore davantage son exotisme.

Lire aussi Pour Hamish Fulton, la création artistique naît de la pratique intensive de la marche

Nicolas Silberfaden n’a jamais été de ceux qui aiment camper à la belle étoile pour s’unir à la nature. Cette série n’est pas née d’un goût pour la verdure, mais d’un premier voyage, de Los Angeles à Paris en 2015. Le jeune photographe, habitué depuis douze ans aux grands espaces californiens, peine alors à prendre ses marques dans la capitale française. En 2016, pour s’abstraire du stress et de la routine parisienne, régénérer son regard et sa vie, et peut-être – il ne le dit pas – s’éveiller à l’enchantement, il prend un billet pour Dijon, puis un bus pour le village de Source-Seine, où sourd le fleuve.

Depuis, il a réalisé dix voyages d’une vingtaine de jours, en parcourant quotidiennement environ 30 kilomètres, armé d’une chambre photographique 4 × 5. Le matériel est lourd, le négatif coûteux. « Il faut prendre son temps, décélérer, faire des choix », dit-il. De chaque expédition, il revient avec une soixantaine d’images qu’il agence en chapitre. Le photographe l’admet, il est parfois assailli par l’ennui et la langueur monotone célébrée par Verlaine. Mais l’accumulation de détails négligeables ou négligés aiguise aussi sa perception du monde. Attentif, désormais, à « ce qui se passe quand il ne se passe rien », comme l’écrivait Georges Perec.

« Voyage intérieur »

L’homme est le grand absent de ces photographies. On le devine partout, mais il a abandonné le terrain, ne laissant que ses traces, ténues ou tenaces, belles ou atroces. Question de regard. La carcasse d’un navire échoué, charme ou laideur ? Et les cheminées des usines fumant au loin ? Nicolas Silberfaden privilégie « le voyage intérieur » et l’appel de la nature, dans une filiation assez directe avec les romantiques – Caspar David Friedrich est une référence assumée – et plus encore les impressionnistes –, ses champs de fleurs sauvages ne sont pas sans rappeler les Coquelicots de Monet.

Il vous reste 18.08% de cet article à lire.

Lecture du Monde en cours sur un autre appareil.

Vous pouvez lire Le Monde sur un seul appareil à la fois

Ce message s’affichera sur l’autre appareil.

  • Parce qu’une autre personne (ou vous) est en train de lire Le Monde avec ce compte sur un autre appareil.

    Vous ne pouvez lire Le Monde que sur un seul appareil à la fois (ordinateur, téléphone ou tablette).

  • Comment ne plus voir ce message ?

    En cliquant sur «  » et en vous assurant que vous êtes la seule personne à consulter Le Monde avec ce compte.

  • Que se passera-t-il si vous continuez à lire ici ?

    Ce message s’affichera sur l’autre appareil. Ce dernier restera connecté avec ce compte.

  • Y a-t-il d’autres limites ?

    Non. Vous pouvez vous connecter avec votre compte sur autant d’appareils que vous le souhaitez, mais en les utilisant à des moments différents.

  • Vous ignorez qui est l’autre personne ?

    Nous vous conseillons de modifier votre mot de passe.