YANN LE BEC POUR « M LE MAGAZINE DU MONDE »

Mai 1920, quand la peste a frappé aux portes de Paris

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Publié le 03 avril 2020 à 06h19 - Mis à jour le 04 avril 2020 à 23h41

Ce devait être un beau dimanche. Dehors, il faisait bon. Les adultes s’apprêtaient à pêcher et à boire du vin frais au bord de la Seine, les enfants à courir au bord de l’eau avec les petits voisins. Les Rubietti n’eurent pas cette chance. Ce 9 mai 1920, la famille est coincée dans sa minuscule cahute délabrée de Clichy, dans l’une de ces cités de chiffonniers installée sur la zone.

Cette bande large de deux cent cinquante mètres qui encercle Paris le long de ses fortifications forme sa ceinture noire de misère. Le père, chiffonnier, s’est subitement mis à vomir et à frissonner. Quelques heures plus tard, c’était au tour de son fils de 8 ans.

Pendant cinq jours, la mère, enceinte de sept mois, les a veillés du mieux qu’elle a pu. En vain. Le 14 mai, le garçon, évanoui, a été transporté d’urgence à l’hôpital Bretonneau, dans le 18e arrondissement de Paris. Les chirurgiens ont tenté, sans grand espoir, de soigner sa septicémie. Il est mort le 15 mai, le corps recouvert de taches bleues. Le bubon, sous son aisselle droite, était plus gros qu’une noix. Le 16 mai, c’est son père, opéré d’urgence d’un abcès à l’aisselle, qui a succombé à son tour à l’hôpital Beaujon, à Clichy. Les médecins ont conclu à une septicémie à streptocoque.

A l’hôpital Bretonneau, le pédiatre Louis Guinon est intrigué. Il confie l’examen du contenu du bubon à la cheffe du laboratoire, Yvonne de Pfeffel, qui a alors la petite trentaine. Sur une vieille photo, on la voit le visage fermé, dissimulé sous d’épaisses boucles brunes. Peut-être exagérait-elle sa sévérité pour donner des preuves de sa compétence dans un milieu où les femmes médecins étaient rares. Etudiante brillante, elle a été la seule femme admise au concours en 1910 et, en une petite dizaine d’années, elle est parvenue à se tailler une réputation solide. Non seulement elle travaille auprès de pontes parisiens, mais elle publie aussi le résultat de ses recherches dans des revues médicales.

Une maladie venue d’un autre temps

En ce mois de mai 1920, quand Yvonne de Pfeffel relève la tête de son microscope, on l’imagine interdite. L’examen révèle, sans le moindre doute possible, la présence du bacille de Yersin : le petit patient du docteur Guinon est mort de la peste.

Trois ans plus tôt déjà, le 3 décembre 1917, la jeune femme, qui remplaçait alors son chef, Etienne May, parti sur le front, avait examiné un enfant présentant les mêmes symptômes que le petit Rubietti. La ponction du ganglion avait révélé la présence du bacille de Yersin mais, sans autres cas déclarés, on avait balayé cette éventualité.

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