« Il commence à me toucher la cuisse, je suis pétrifié »

« S’aimer comme on se quitte » : deux jours dans la vie des amoureux. Le premier parce que tout s’y joue, le dernier parce que tout s’y perd. A chacun de deviner ce qui s’est passé entre-temps. Cette semaine, Paul, 35 ans.

Par Publié le 08 mars 2019 à 14h53 - Mis à jour le 21 octobre 2019 à 12h07

Temps de Lecture 6 min.

Article réservé aux abonnés

Simon Landrein

Le premier jour

J’ai 20 ans, je n’ai jamais eu de relations sexuelles avec personne. Ni garçon ni fille. Je viens d’un milieu classique où mes questions d’identité ne peuvent exister. Je n’ai pas encore les mots pour le dire, mais je sens tout un tas de choses, notamment mon attirance pour une sexualité sadomasochiste, fétichiste. Je remarque ça depuis longtemps : quand j’étais petit et que je jouais au gendarme et au voleur, moi, je voulais toujours être le voleur pour pouvoir être attrapé et attaché. Je me rendais bien compte que cela n’était pas le rôle le plus valorisant socialement, ni le plus recherché par mes camarades, mais j’aimais bien ça.

« Je suis terrorisé, je ne sais pas quoi faire de ce que je ressens : est-ce que ce sont des déviances ? »

Je découvre les dessins de Tom of Finland, et j’adore cette esthétique en noir et blanc de domination, très gay. A l’internat, dans mon lycée militaire, j’avais réalisé que mes fantasmes étaient plus habités par les hommes que par les jeunes filles de ma classe.

Mais, dans mon entourage, être homosexuel et attiré par des pratiques marginales fait partie de l’indicible. Je suis terrorisé, je ne sais pas quoi faire de ce que je ressens : est-ce que ce sont des déviances ? Est-ce que je dois les réprimer ou les assumer ? Je me rends sur des sites de rencontres réservés aux homosexuels fétichistes. Je n’ai jamais eu de période « vanille », comme on dit chez nous – un adjectif qui qualifie les pratiques « classiques », à l’image du goût vanille, le plus généralisé pour les glaces. J’oscille entre fascination et rejet pour tous ces hommes à qui je parle en ligne. Je finis par tomber sur Stéphane, avec qui je vais parler de tout sauf de sexe. Je tombe amoureux par messages interposés, comme une midinette. Il me rassure sur tout, sur la possibilité de vivre une sexualité dite « déviante » et d’avoir une vie normale et équilibrée. Il peut y avoir de l’amour là-dedans, ce n’est pas que de la pulsion.

La perspective d’avoir des sentiments pour Stéphane m’autorise à laisser libre cours à mes fantasmes. Comme si la construction amoureuse blanchissait mon entrain sexuel. Rendez-vous est pris chez lui. J’entends sa voix pour la première fois dans l’interphone. Puis je le vois sur le pas de la porte, souriant, à l’aise, une tête de skinhead avec une gueule d’ange et un sourire ravageur, un look de mauvais garçon mais une attitude extrêmement attentionnée et douce. Je n’ai encore jamais embrassé personne, je suis très emprunté. On prend un café sur son canapé. J’ai besoin d’une demi-heure de banalités pour réussir à me dégeler. Il commence à me toucher la cuisse, je suis pétrifié. Il recule, puis me prend dans ses bras, pendant un quart d’heure, sans rien faire d’autre. C’est très statique, mais ça me fait du bien, je me sens à ma place, au bon endroit, je me rends compte que j’ai un énorme besoin d’amour en moi. Je fais ensuite le premier geste, je pars à la découverte de son corps, il me laisse faire. J’ai dû arriver le samedi à 10 heures le matin, à 18 heures on est encore scotchés sur son canapé.

Il vous reste 58.3% de cet article à lire.

Lecture du Monde en cours sur un autre appareil.

Vous pouvez lire Le Monde sur un seul appareil à la fois

Ce message s’affichera sur l’autre appareil.

  • Parce qu’une autre personne (ou vous) est en train de lire Le Monde avec ce compte sur un autre appareil.

    Vous ne pouvez lire Le Monde que sur un seul appareil à la fois (ordinateur, téléphone ou tablette).

  • Comment ne plus voir ce message ?

    En cliquant sur «  » et en vous assurant que vous êtes la seule personne à consulter Le Monde avec ce compte.

  • Que se passera-t-il si vous continuez à lire ici ?

    Ce message s’affichera sur l’autre appareil. Ce dernier restera connecté avec ce compte.

  • Y a-t-il d’autres limites ?

    Non. Vous pouvez vous connecter avec votre compte sur autant d’appareils que vous le souhaitez, mais en les utilisant à des moments différents.

  • Vous ignorez qui est l’autre personne ?

    Nous vous conseillons de modifier votre mot de passe.