« Otages, une histoire », de Gilles Ferragu : vivre entre les mains de l’ennemi

Du Grec Polybe aux civils suppliciés par l’organisation Etat islamique, Gilles Ferragu interroge le pouvoir à travers la pratique de l’enlèvement.

Par Publié le 27 juin 2020 à 18h00

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Les forces de l'ordre embarquent à l'aéroport Magenta de Nouméa (Nouvelle-Calédonie), le 24 avril 1988, après la prise d'otages à la gendarmerie de Fayaoué, sur l'île d'Ouvéa, par des indépendantistes canaques.

« Otages, une histoire. De l’Antiquité à nos jours », de Gilles Ferragu, Folio, « Histoire », inédit, 544 p., 9,70 €, numérique 9,50 €.

Pas sûr, après des semaines de confinement, que l’on ait envie de se précipiter sur un livre dont le sujet est la prise d’otages. On aurait tort cependant de se priver de la lecture d’Otages, une histoire, le très intéressant essai que l’historien Gilles Ferragu consacre à ces hommes et femmes réduits à la condition d’objets, « de l’Antiquité à nos jours », comme le précise le sous-titre. En réalité, depuis l’Antiquité, le sens du mot et la condition des otages ont bien changé et tout l’intérêt de cet ouvrage très neuf consiste à proposer une réflexion assise sur le temps long, qui mêle intelligemment histoire de l’Etat, de la diplomatie, du droit international et de la guerre.

Dans les sociétés antiques

Quoi de commun, en effet, entre Jean-Paul Kauffmann ou Ingrid Betancourt et ceux que l’on appelait « otages » dans l’Antiquité, tel l’historien grec Polybe, retenu dix-sept ans à Rome au IIsiècle avant notre ère ? Précepteur des Scipions, il vécut au sein de la meilleure société romaine et n’eut jamais à s’en plaindre. Dans les ­sociétés antiques, l’envoi d’otages, choisis au sein des ­familles dirigeantes, servait en effet de garantie aux signatures de traités d’alliance ou de paix. « L’otage alors, écrit Ferragu, n’est pas la conséquence d’un rapt : il est un élément majeur de la diplomatie, (…) un gage incarné, librement donné. » Certains espéraient en outre que l’acculturation de l’otage favoriserait en retour la domination de la puissance hôte sur sa société d’origine. L’invention du soft power, en quelque sorte.

Cette conception et ces pratiques durèrent de nombreux siècles sous diverses latitudes, aussi bien dans l’Europe médiévale que dans l’Empire mongol de Gengis Khan. Le traité d’Aix-la-Chapelle en 1748 est le dernier en Europe qui comporte une remise d’otages à titre de garantie. Au XVIIIsiècle en effet, les juristes commencèrent à poser la question du devenir des personnes gagées en cas de violation de ­l’accord et le souci de l’individu conduisit à l’obsolescence de la pratique.

Guerres « totales »

A la fin de ce siècle commença pourtant un deuxième temps dans l’histoire des otages, avec les guerres de la Révolution et de l’Empire. Les belligérants, la plupart du temps des Etats, n’hésitèrent pas à enlever des civils lors des opérations militaires et à les considérer comme des prisonniers de guerre. Courante ­pendant la guerre de Sécession et la guerre franco-prussienne de 1870, cette pratique culmina avec les guerres « totales » du XXsiècle, jusqu’à l’exécution systématique de civils par les nazis en de ­sinistres représailles. Après 1945, les spécialistes de droit international interdirent ce qui fut défini comme un crime de guerre.

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