Biographie. « Les Frères Goncourt. Hommes de lettres », de Jean-Louis Cabanès et Pierre Dufief : réévaluation réussie

Jean-Louis Cabanès et Pierre Dufief redonnent à l’œuvre des deux frères sa force d’inventivité.

Par Publié le 25 juin 2020 à 18h00

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« Les Frères Goncourt. Hommes de lettres », de Jean-Louis Cabanès et Pierre Dufief, Fayard, 792 p., 35 €, numérique 34 €.

Une « servante au grand cœur » dont on apprend, après sa mort, qu’elle courait le gueux, s’était couverte de dettes par amour pour un homme sans scrupule, et avait caché de violentes passions derrière une abnégation toute maternelle… Ce ressort dramatique, que les Goncourt exploitèrent dans Germinie Lacerteux (1865), n’avait rien de mélodramatique. Les deux frères avaient eux-mêmes ­découvert la double vie menée par ­Rosalie Malingre, à leur service depuis vingt-cinq ans.

Dans la réaction d’Edmond (1822-1896) et de son cadet, Jules (1830-1870), se ­condense le paradoxe des Goncourt. D’abord outrés, les deux misogynes ­enquêtent néanmoins sur la vie secrète de Rosalie, et de cette « autopsie ­morale » ils tirent la figure d’une femme du peuple, marquée par un viol durant sa jeunesse : un corps que les humeurs, l’alcool et la violence de la libido ­aliènent. Cela plus de dix ans avant l’apparition de Gervaise Macquart dans L’Assommoir (1877), de Zola.

Ceux que Flaubert nommait les « bichons »

Il fallait bien un duo – Jean-Louis ­Cabanès, à la tête d’une édition critique du Journal des Goncourt, et Pierre Dufief, éditeur de leurs œuvres complètes (chez Champion dans les deux cas) – pour rendre justice à ceux que Flaubert nommait les « bichons ». Leur destin a été scellé par leur mère joignant leurs mains sur son lit de mort. Jules est alors un brillant étudiant de 18 ans ; Edmond se destine à une pénible carrière administrative. Tous deux optent pour une vie de rentiers. A l’instar de Charles Demailly, héros du ­roman du même nom (1860), ils cèdent aux sirènes du journalisme avant de s’en détacher par élitisme artistique, culte de la fiction, attachement aux valeurs ­esthétiques et aux mœurs de la France prérévolutionnaire.

Des Goncourt, nous n’avons pourtant retenu ni leur abondante œuvre romanesque ni leur série érudite sur L’Art du dix-huitième siècle (1859-1870). Injustement : ils ont eu beau recourir pour leurs romans à une documentation précise ou peindre sans concession les déterminismes sociaux et physiologiques, c’est Zola qui est apparu comme le porte-drapeau du naturalisme. Même partialité de la mémoire lettrée lorsque, esseulé par la mort précoce de Jules, Edmond fait paraître, deux ans avant A rebours de ­Huysmans, La Faustin (1882), livre-culte pour toute une génération fin de siècle, mais dont on a négligé depuis le réalisme poétique, nimbé de fantastique et ­annonciateur du décadentisme.

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