« Terra incognita » : Alain Corbin explore les chemins de la méconnaissance

Dans son nouvel essai, le grand historien retrace les sinuosités de la constitution des savoirs, autour des sciences de la Terre aux XVIIIe et XIXe siècles.

Par Publié le 28 mars 2020 à 08h00

Temps de Lecture 3 min.

Article réservé aux abonnés

Eurypharynx pelecanoides, poisson des abysses. Illustration des années 1880.
Eurypharynx pelecanoides, poisson des abysses. Illustration des années 1880. AGE/Photononstop

« Terra incognita. Une histoire de l’ignorance. XVIIIe-XIXe siècle », d’Alain Corbin, Albin Michel, 282 p., 21,90 € ; numérique 15 €.

Nous ignorons beaucoup de choses. Une obscurité que nous ne pouvons mesurer s’étend sur nous-mêmes, la planète, l’Univers – ne parlons pas des maladies –, sur tant de mystères qui, pour nos arrière-petits-neveux, seront devenus limpides. Il est vrai que quelques générations plus tard, d’autres riront d’eux, puis d’autres ensuite de ceux-là. On n’en sortira pas, et ces rires en cascade à travers les siècles forment une des dimensions à la fois indépassables et peu explorées de l’histoire humaine.

De sorte qu’on n’est pas outrément surpris de voir Alain Corbin s’en emparer, même si l’on ne peut qu’être impressionné par la vigueur, la malice, l’inventivité dont le grand historien des sensibilités, né en 1936, continue de faire preuve. Terra incognita, qui balaye, de 1750 à 1900, la masse des ignorances en s’en tenant à « la Terre, à l’effacement ou au maintien de ses mystères », poursuit en effet un objet dont, par les voies les plus diverses, Corbin n’a cessé de s’approcher depuis plus de quarante ans : le paysage de la vie humaine, les constances et les inconstances de nos manières d’habiter le monde.

Le va-et-vient sporadique de l’expérience commune

Or, parmi elles, l’ignorance est indépassable. Elle constitue l’un de nos liens intimes avec la Terre, planète à trous, à secrets. Certes, le développement de la science la repousse peu à peu, mais il ne l’efface pas et, sur une période qui marque la sortie des croyances traditionnelles sur les phénomènes naturels, Alain Corbin joue avec la flèche du temps, tente de la briser, de l’assouplir au moins, en cherchant à saisir non un progrès continu, mais le va-et-vient sporadique de l’expérience commune.

Lire aussi cette rencontre de 2018 : L’historien Alain Corbin se roule dans l’herbe

Pour y parvenir, il fait avancer son enquête sur un double plan chronologique et thématique. Il regroupe, en trois grandes parties, trois époques – second XVIIIe siècle, 1800-1850, 1860-1900 – représentant autant d’étapes du mouvement irrégulier des savoirs, que les chapitres incarnent sur un ensemble de questions particulières, les mêmes à chaque pas : l’âge de la Terre, sa structure, les abysses marins, les glaciers, les météores… Une étape après l’autre, nos prédécesseurs en savent parfois plus, mais parfois non, ou si légèrement, sans parler des fausses pistes. Passent et repassent ainsi, en spirale, énigmes et avancées, incertitudes, lueurs plus ou moins vacillantes.

Il vous reste 38.52% de cet article à lire.

Lecture du Monde en cours sur un autre appareil.

Vous pouvez lire Le Monde sur un seul appareil à la fois

Ce message s’affichera sur l’autre appareil.

  • Parce qu’une autre personne (ou vous) est en train de lire Le Monde avec ce compte sur un autre appareil.

    Vous ne pouvez lire Le Monde que sur un seul appareil à la fois (ordinateur, téléphone ou tablette).

  • Comment ne plus voir ce message ?

    En cliquant sur «  » et en vous assurant que vous êtes la seule personne à consulter Le Monde avec ce compte.

  • Que se passera-t-il si vous continuez à lire ici ?

    Ce message s’affichera sur l’autre appareil. Ce dernier restera connecté avec ce compte.

  • Y a-t-il d’autres limites ?

    Non. Vous pouvez vous connecter avec votre compte sur autant d’appareils que vous le souhaitez, mais en les utilisant à des moments différents.

  • Vous ignorez qui est l’autre personne ?

    Nous vous conseillons de modifier votre mot de passe.