« Sine die » : la chronique du confinement d’Eric Chevillard. Jours 4 et 5

Dans la mesure du possible, j’évite tout contact avec moi-même. Hypocondrie.

Publié le 23 mars 2020 à 17h00, mis à jour hier à 14h04 Temps de Lecture 2 min.

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[L’écrivain Eric Chevillard tiendra pour « Le Monde » la chronique « Sine die », les trois premières semaines de restriction des déplacements.]

« La mouche contre la vitre est mon front qui bourdonne. »
« La mouche contre la vitre est mon front qui bourdonne. » Johnér/Photononstop

Comment différencier frissons de peur et frissons de fièvre ? Nous prenons la moindre sensation pour un symptôme alarmant. Je rappelle donc qu’il est normal de tousser quand l’os ou l’arête de la sirène embrassée de travers vous écorche le gosier. Quand une étagère chargée de romans d’Alexandre Jardin lui tombe dessus, il est normal d’avoir mal à la tête. Je rappelle aussi que l’orgasme ne fait pas partie du tableau clinique de la maladie.

Mais je ne suis pas plus fier. La mouche contre la vitre est mon front qui bourdonne, je m’ausculte avec crainte, inquiet aussi de n’avoir ni gants ni masque : et si j’allais me refiler l’infection en me tâtant si fébrilement ? Dans la mesure du possible, en ce moment, j’évite tout contact avec moi-même. Il est déjà bien aventureux de seulement respirer : mon nez et ma bouche n’échangent-ils vraiment que de l’oxygène et du dioxyde de carbone ?

Nous avons des excuses. L’épidémie progresse. Notre hypocondrie commence à ressembler à la paranoïa du type qui se retourne pour demander aux trois tueurs qui le suivent s’ils n’ont pas vu son voisin fourrer ce ver dans sa pomme.

Mais restons un peu avec les infirmières et les médecins, nous ne saurions trouver meilleure compagnie

Alors, en effet, il faut ouvrir sa fenêtre pour chasser la mouche et lancer notre hourra aux médecins et aux infirmières (attention tout de même à ne pas tomber, ils ont autre chose à faire que des points de suture sur votre cuir chevelu). Car enfin, ils se jettent bravement dans les flammes pour en sortir, vivants si possible, les koalas que nous sommes. On me permettra de stigmatiser au passage l’ingratitude de ces marsupiaux : quand l’Australie brûlait, nous leur tricotions tous des chaussettes, ils pourraient à présent nous coudre des masques, me semble-t-il.

Mais restons un peu avec les infirmières et les médecins, nous ne saurions trouver meilleure compagnie. Le coronavirus est un pernicieux fantôme. Il n’a rien de ces chancres vénériens purulents aussi joliment bigarrés que l’arrière-train plus sentimental du mandrill et que l’on diagnostique à l’œil nu. Non. Le monde inchangé se voit au travers. Pendant que le médecin se penche sur son malade, le virus tourne autour de lui, cherchant le défaut de sa cuirasse, guettant un moment d’inattention de sa part.

Dans les films d’épouvante, le mal est souvent un esprit invisible qui ne se manifeste que dans le corps supplicié de ses victimes, Où est-il caché ? Quand va-t-il frapper ? Comment le vaincre ? Les médecins sont les nouveaux exorcistes.

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