« Sine die » : la chronique du confinement d’Eric Chevillard. Jour 2

On annule tout. L’avenir ne veut s’encombrer d’aucun projet : quel soulagement !

Publié le 20 mars 2020 à 14h30 - Mis à jour le 13 avril 2020 à 07h58 Temps de Lecture 2 min.

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[L’écrivain Eric Chevillard a tenu pour « Le Monde » la chronique « Sine die », les trois premières semaines de restriction des déplacements.]

STEPHANE DE SAKUTIN / AFP

On annule. Les réunions, les rendez-vous, les manifestations auxquelles nous devions participer : annulés. Annulée la fête, annulé le mariage. Et contrairement à ce que nous prétendons, la main sur le cœur, nous ne remettons rien à plus tard. Pas de cette hypocrisie dilatoire : on annule ! Tant pis pour la Palme d’or qui devait récompenser le film de ma vie, je viens de me décommander pour Cannes.

Tous les jours que Dieu fait (« et il en fait, le bougre », constatait Alphonse Allais) seront réservés désormais à la menace et au péril

On annule. Notre agenda est un tissu de prétentions chimériques. Il s’agissait pourtant de béer devant l’orthodontiste, d’accompagner une sortie de classe à l’abbaye de Cîteaux et de négocier un contrat d’exportation de joints de robinetterie avec un distributeur japonais retors. Ce délicieux programme est abandonné. L’avenir ne veut s’encombrer d’aucun projet, d’aucune réjouissance, tous les jours que Dieu fait (« et il en fait, le bougre », constatait Alphonse Allais) seront réservés désormais à la menace et au péril.

Or, l’angoisse qui en résulte ne nous empêche pas d’éprouver aussi cette amère et cependant bien réelle volupté de l’annulation. C’est que tout ce qui doit être vécu, tout ce pour quoi nous prenons date, ces plans patiemment échafaudés, toutes ces perspectives nous perturbent aussi. Du seul fait qu’il est à venir, parce qu’il est inéluctable, parce qu’il va falloir en passer par lui, le moindre événement annoncé nous contrarie comme un sombre présage.

Mais s’il n’est charmante compagnie qui ne se quitte, pourquoi s’infliger, avant la séparation, ces huîtres, ce vin et ces sourires ? Il nous apparaît aujourd’hui que le principe de l’annulation générale et systématique a ses avantages. Nous voilà enfin dispensés de piscine. Nous voilà exemptés du service militaire. Nous voilà réformés et renvoyés dans nos foyers : quel soulagement !

Tel est en effet la forme de cette volupté de l’annulation : le soulagement. Le fardeau des jours à venir nous est ôté des épaules. J’emprunte à Xavier de Maistre son fauteuil, car « c’est un excellent meuble qu’un fauteuil ; il est surtout de la dernière utilité pour tout homme méditatif ». Méditons, donc. Il y a tant de choses que nous aimerions annuler encore si nous le pouvions. Tout annuler peut-être. Si seulement ce principe était rétroactif ! Table rase pour mieux recommencer. Ou pour s’abstenir de commencer quoi que ce soit. Jouir simplement du soulagement, de l’immense soulagement consécutif.

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