« Ethique de la sincérité », d’Elsa Godart : la chronique « philosophie » de Roger-Pol Droit

Que peut donc la sincérité, à ce moment de l’histoire où la vérité semble définitivement floutée ? Eh bien, presque tout, selon la philosophe, après Montesquieu et Rousseau.

Publié le 20 mars 2020 à 08h00 Temps de Lecture 2 min.

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« Ethique de la sincérité. Survivre à l’ère du mensonge », d’Elsa Godart, Armand Colin, 286 p., 21,90 €.

On ne lit jamais assez Montesquieu. Peu connu, son Eloge de la sincérité, daté de 1717, n’est pas qu’un discours académique. Dans ce plaidoyer subtil pour une vertu à rénover, le philosophe souligne d’abord ce qu’elle peut avoir de rugueux : « Un homme simple qui n’a que la vérité à dire est regardé comme le perturbateur du plaisir public. On le fuit, parce qu’il ne plaît point ; on fuit la vérité qu’il annonce, parce qu’elle est amère ; on fuit la sincérité dont il fait profession parce qu’elle ne porte que des fruits sauvages. »

Malgré tout, le philosophe de L’Esprit des lois porte vite le regard au-delà de l’apparente misanthropie de l’homme sincère. Dans sa vertu décriée, il discerne le fil directeur de la sagesse antique. Car être sincère n’implique pas simplement de dire « la » vérité, objective et impersonnelle, celle de tous et de personne. Une éthique individuelle se trouve mise en jeu, qui suppose que chacun choisisse, avec une part de risque, « sa » vérité, subjective et intime. Pas de réelle sincérité, donc, sans un « connais-toi toi-même ».

Lire aussi cet entretien de 2019 : Elsa Godart : « Le virtuel pose la question de l’effacement des limites »

Sur ce point crucial, la philosophe et psychanalyste Elsa Godart suit Montesquieu, dont elle reconnaît la finesse. Mais elle complète, approfondit, transpose et transforme cette analyse première en y joignant celles de bien d’autres penseurs, notamment Sartre, Jankélévitch ou Yvon Belaval (1908-1988, spécialiste de Leibniz). Car Elsa Godart a su développer, de livre en livre, une « éthique de la sincérité », titre de son nouvel essai qui en éclaire les tenants et aboutissants pour le temps présent. Parce que nous ne vivons plus au siècle de Socrate ni à celui des Lumières, mais dans « l’ère du mensonge » – dictature des réseaux sociaux, règne des selfies, domination des fake news. Ce qui change la donne.

Valeur refuge

Que peut donc la sincérité, à ce moment de l’histoire où la vérité semble définitivement floutée ? Eh bien, presque tout, selon l’auteure. Par temps de détresse et d’illusion, la sincérité guide et sauve. Parce qu’il ne reste que cette résistance si l’on veut encore vivre, aimer, parler sans faire semblant. Reste toutefois à définir en quoi consiste la sincérité à présent, alors que le « sujet classique », celui de la conscience, et le « sujet moderne », celui de l’inconscient, semblent avoir laissé place au « sujet virtuel », celui de l’existence numérisée, dont les contours s’avèrent différents.

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