Histoire. Manon Pignot exhume les petits soldats de la Grande Guerre

A partir de mémoires de guerre et de photographies, l’historienne Manon Pignot interroge, dans « L’Appel de la guerre », l’engagement d’adolescents en 14-18, angle mort de l’historiographie.

Par Publié le 22 juin 2019 à 20h00

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A Paris, en 1917, lors du départ de la classe 17.
A Paris, en 1917, lors du départ de la classe 17. adoc-photos/BE

« L’Appel de la guerre. Des adolescents au combat, 1914-1918 », de Manon Pignot, Anamosa, 320 p., 23 €.

Paradoxalement, c’est après le ­foisonnement éditorial ayant marqué le centenaire de la Grande Guerre que paraît l’une des recherches les plus originales sur le conflit. En étudiant l’engagement au front de combattants juvéniles, Manon Pignot, spécialiste des expériences enfantines de la guerre, explore en effet un angle mort de l’historiographie.

Elle exploite notamment des mémoires de guerre, source qui, utilisée avec prudence, rend visibles des combattants souvent introuvables dans les archives parce qu’ils avaient falsifié leur identité ou menti sur leur âge. Pour les faire sortir de l’ombre, l’historienne, maîtresse de conférences à l’université de Picardie Jules-Verne, mobilise aussi un grand nombre de photographies, qui donnent à voir des contrastes saisissants, comme lorsque, au milieu de militaires moustachus défilant devant le roi George V en juillet 1917, apparaît un soldat glabre, haut comme trois pommes.

Objet de désir

Certes, des images ne peuvent suffire à démontrer que les adolescents qui y apparaissent ont combattu. Dans certains cas, Manon Pignot, pour prouver qu’il n’y a pas de mise en scène, dispose côte à côte deux photographies. Sur celle de ­gauche, par exemple, Walter William, 16 ans en 1915, apparaît la peau lisse, les joues pleines, engoncé dans son bel uniforme du 8bataillon des Northumberland Fusiliers. Sur celle de droite, prise en 1917, sa vareuse a perdu de son lustre, mais frappe surtout le changement physique, son visage creusé, signe qu’il a bien traversé le champ de bataille avec son régiment, à Gallipoli en 1915, puis dans la Somme en 1916.

Une fascination de la violence s’installe. Mais, parmi les causes des tentatives d’engagement, c’est le patriotisme qui joue le rôle décisif

Numériquement faibles – moins de 1 % des effectifs –, ces « ado-combattants » n’en sont pas moins représentatifs des manières de faire la guerre propres aux sociétés dans lesquelles s’insère le conflit. Mêlant étude des représentations et histoire ­sociale, l’auteure d’Allons enfants de la patrie (Seuil, 2012) montre comment la guerre vient aux jeunes gens, devient pour eux un objet de désir, qui les amène à mentir et à rompre avec leurs parents pour rejoindre le front.

Une fascination de la violence s’installe. La désorganisation scolaire et la dureté de la situation économique provoquée par la mobilisation des pères poussent un grand nombre d’adolescents, bercés par les récits d’assauts et de destructions, à se livrer à des pillages. Mais, parmi les causes des tentatives d’engagement, c’est le patriotisme qui joue le rôle décisif. Prenant le contre-pied des positions d’un Frédéric Rousseau – en particulier dans 14-18. Penser le patriotisme (Folio, 2018) –, pour qui les contraintes sociales, culturelles et politiques enserrent chaque individu, l’historienne objecte que l’appareil social, étatique et policier empêche les adolescents de gagner le front, « pour des raisons qui tiennent tout autant à la ­protection de l’enfance qu’au contrôle de l’ordre social ».

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