La chronique de Roger-Pol Droit. Amour, le retour ?

Notre chroniqueur s’intéresse au distinguo qu’a dégagé le philosophe Paul Audi entre « l’activité sexuelle », « l’érotisme » et « l’érotique ».

Publié le 22 novembre 2018 à 18h30 - Mis à jour le 25 novembre 2018 à 18h51 Temps de Lecture 2 min.

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De l’érotique, de Paul Audi, Galilée, 280 p., 25 €.

Le philosophe Paul Audi, photo non datée.

Longtemps, le sexe s’est couché de bonne heure. Au temps de l’ordre moral victorien, il fut vilipendé, honni, diabolisé. Il finit par se libérer, avec éclat, au siècle dernier. On a donc chanté la révolution sexuelle, joui sans entraves et vécu sans temps mort. On a multiplié expériences et figures imposées – avec ou sans préservatif, avec ou sans vidéo, avec ou sans sentiment… Se brosser les dents ou faire l’amour sont devenus des activités équivalentes. Jusqu’au moment, le nôtre, où l’on a commencé à ressentir ennui et désillusion. Trop de facilité. Trop d’images, trop de transparence. Trop de répétitions, d’obligations. Se pourrait-il alors que, saturés de porno, nous en venions à redécouvrir l’amour ? Mieux : à le réinventer ?

Jouir de la créativité

C’est ce que soutient le philosophe Paul Audi dans De l’érotique, son nouvel essai – stimulant, provocant, souverainement conduit. Il y distingue avec finesse « l’activité sexuelle », « l’érotisme » et « l’érotique ». Les actes sexuels sont des comportements physiques, le plus souvent prescrits et stéréotypés. C’est pourquoi « plus on sexualise, moins on érotise », car l’érotisme, loin d’être purement physique, est un « jeu de l’esprit avec le corps ». Interviennent dans ce jeu désirs et pulsions, toute une part d’ombre, sans maîtrise possible. C’est exactement ce que cherche à gommer la sexualité hygiénique, transparente, qui se veut triomphante.

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Toutefois, si l’érotisme ne peut se confondre avec l’activité sexuelle, il charrie encore, inéluctablement, des représentations héritées, des schémas préfabriqués. Au contraire, ce que Paul Audi nomme « l’érotique », c’est la puissance, chez les amoureux, de réinventer les codes, d’en jouer, de jouir de cette créativité. Les amoureux assument leur part d’ombre, mettent en jeu leur identité, par-delà égoïsme et altruisme.

Triomphe du puritanisme

Finalement, il se pourrait donc que « l’amour se porte bien mieux qu’au temps de la révolution sexuelle ». Bientôt, les amoureux vont-ils, de nouveau, se retrouver et se perdre, en découvrant que c’est tout un ? Verra-t-on renaître, communément, l’amour comme « pur événement » de la coprésence, une sorte de « vibration d’infini » ?

Ces questions, que je schématise et condense à l’extrême, progressent dans le livre pas à pas, très clairement. Sous une forme dialoguée et vivante, le philosophe montre par exemple à quel point, contrairement à ce qu’on croit le plus souvent, la pornographie marque en fait un triomphe du puritanisme, lequel exige toujours, par définition, pureté et transparence. Pour étayer sa démarche, l’analyse convoque nombre de penseurs contemporains – de Foucault à Sartre, de Deleuze à Michel Henry –, mais aussi d’écrivains, Philip Roth, Milan Kundera, Suzanne Lilar, Pauline Réage. Entre autres.

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