Non, une épidémie mortelle ne « nettoie » pas la Terre tous les cent ans

Plusieurs publications pseudo-scientifiques évoquent une régularité dans les grandes épidémies, de la peste de Marseille en 1720 au coronavirus de 2020. Elles s’arrangent en réalité considérablement avec les dates et la réalité.

Par Publié le 25 mars 2020 à 17h47

Temps de Lecture 5 min.

De 1720 à 2020, la Terre serait victime pile tous les 100 ans d’une épidémie ravageuse, avance EffetSanté.com. Une affirmation qui se base sur de nombreuses réécritures et approximations.

1720, 1820, 1920, et maintenant 2020… L’humanité aurait-elle été frappée par une épidémie dévastatrice chaque année en 20 ? C’est la thèse fantaisiste avancée depuis le début de l’année par plusieurs publications très partagées sur Facebook. Sauf que les dates, choisies pour donner l’impression d’une coïncidence, ne correspondent pas à la réalité historique.

Ce que dit la rumeur

A l’image du site EffetSanté.com, ils sont plusieurs à évoquer l’idée que la Terre soit « nettoyée » régulièrement. Dans un article fort peu scientifique, celui-ci écrit ainsi :

« Il existe une théorie selon laquelle, tous les 100 ans, une pandémie éclate sur la planète. On peut dire que c’est une coïncidence, mais la chronologie est alarmante. C’est sûr qu’il y a eu d’autres épidémies et pandémies dans le monde, mais ceux-ci ont attiré notre attention, par cause de “coïncidence”. »

Et de citer la peste marseillaise de 1720 (en lui attribuant 100 000 morts), l’épidémie de choléra de 1820 (100 000 morts) et la grippe espagnole de 1920 (100 millions de morts).

Pourquoi c’est complètement faux

Ce genre de publication multiplie approximations, déformations et réécritures de l’histoire.

1. La publication passe sous silence de nombreuses épidémies

Pour arriver à cet enchaînement de dates si régulier, avec une période de cent ans entre chaque pandémie, le texte d’EffetSanté.com occulte volontairement d’autres épisodes épidémiques parfois bien plus graves et historiquement significatifs. Emmanuel Eliot, géographe de la santé à l’université de Rouen, énumère quatre oublis majeurs :

« La peste noire de 1348-1352 a eu un rôle important dans les transformations politiques et sociales de l’Europe. Ce que l’on appelle le “choc microbien” associé à l’expansion coloniale des puissances européennes a touché les populations du continent américain au XVIe siècle. Depuis le XVIIIe siècle, il y a eu une série d’épidémies de grippe, on estime que 40 % de la population mondiale fut infectée par la pandémie de 1889-1890. Et il est étonnant de ne pas citer le VIH, dont l’épidémie apparue dans les années 1980 a causé depuis 30 millions de morts. »

A ses yeux, ne retenir que les épidémies ayant eu lieu dans les années en 20 « n’est pas sérieux ». Un point de vue partagé par Emmanuel Bonnet, chercheur à l’institut de recherche et de développement au Burkina Faso, qui épingle une vision européano-centrée de ces « nettoyages » de la « Terre » :

« Le papier recense trois épidémies qui ont touché l’Europe, mais il y en a eu plein d’autres ailleurs, comme celle de peste qui a fait périr 30 % de la population marocaine en 1819 et 1868, le paludisme, Ebola ou la fièvre jaune, qui sévissent chaque année en Afrique. »

2. L’article s’arrange avec les dates

Quid des épidémies citées ? 1720, 1820, 1920 : aucune des trois ne résiste à l’analyse.

  • 1720, un épisode de peste plutôt mineur

La notoriété de la peste de 1720 tient plus à des raisons de sources qu’à sa gravité. « Elle est bien documentée par les historiens. C’est un épisode tardif de la seconde pandémie de peste qui toucha l’Europe, mais c’est une épidémie de peste parmi d’autres, comme il y en a eu beaucoup depuis l’Antiquité », relativise Emmanuel Eliot.

Ses 100 000 victimes en Provence pèsent peu face à d’autres épisodes bien plus funestes, comme la peste de Justinien et sa vingtaine de poussées entre 541 et 767 (qui ont coûté la vie, selon les témoignages d’époque, à un tiers de la population européenne) ; la peste noire, qui a décidé la moitié du continent en 1347-1352 (environ 25 millions de victimes) ou encore la peste de Chine, apparue vers 1855 dans la province de Yunnan et active jusque dans les années 1940 (plusieurs dizaines de millions de victimes estimées).

Même au niveau régional, il ne s’agit pas d’une première. « Le texte se focalise sur Marseille, qui effectivement a été touchée car il s’agissait d’un grand port, avec une grande densité, mais elle avait alors déjà subi neuf épidémies entre Jules César et le XVIIe siècle, en raison des forts échanges commerciaux », resitue Emmanuel Bonnet.

  • 1820, une date qui cache un siècle d’épidémies

Isoler l’année 1820 n’a pas de sens non plus. Pour le seul XIXe siècle, six épidémies de choléra sont connues, qui s’étalent sur plusieurs années, recense l’Ecole normale supérieure de Lyon : 1817-1824, 1829-1837, 1840-1860, 1863-1875, 1881-1896 et 1899-1923 (les bornes de début et de fin peuvent différer selon les sources et les seuils d’épidémie considérés).

Difficile de trouver la moindre coïncidence : le choléra sévit alors en moyenne plus d’une année sur deux avec une diffusion géographique lente et disparate. « La dernière vague [du second épisode pandémique] a touché la France en 1832. Il y avait des cas avant et après 1820 », souligne Emmanuel Eliot.

  • 1920, une date erronée

La date de 1920 est encore plus approximative. La pandémie de grippe dite espagnole, en réalité partie des Etats-Unis, a connu trois principales vagues, au printemps et à l’automne 1918, puis au printemps 1919. « En 1920, ce qu’on appelle grippe espagnole est fini », corrige Emmanuel Bonnet. « Le géographe américain Gerald Pyle explique que, dès 1915, des pics de mortalité liés à la grippe étaient identifiables aux Etats-Unis », ajoute Emmanuel Eliot. Par ailleurs, comme son nom l’indique, le Covid-19 lui-même n’est pas apparu en 2020, mais en novembre 2019.

3. Des épidémies « liées aux logiques de mondialisation »

Derrière cette soi-disant « coïncidence », un imaginaire trouble, contraire aux faits, celui d’un « nettoyage » de la Terre. Ce qui n’a rien de scientifique, souligne Emmanuel Eliot :

« On peut toujours trouver des répétitions de dates en cherchant. On laisse entendre que quelqu’un est derrière toutes ces maladies. C’est un classique durant les épidémies. On retrouve souvent des théories du complot et l’identification de boucs émissaires, c’était déjà le cas pour le VIH ou le choléra. »

Ce mode de pensée occulte les connaissances scientifiques en matière de diffusion des maladies. « Celles-ci sont très liées à des logiques de mondialisation, démystifie Emmanuel Bonnet. Les premières épidémies de peste et de choléra sont rentrées par les ports. Aujourd’hui, avec les moyens de transports aériens, les moyens de diffusion sont encore plus importants. »

Ces épidémies sont le reflet de l’évolution des sociétés humaines et de leurs interconnexions. « Cette “internationalisation des micro-organismes” s’est intensifiée au cours des siècles, avec la mise en relation des parties du monde à l’époque des grandes découvertes et des empires coloniaux, avec une accélération pendant la phase de mondialisation contemporaine », corrobore Emmanuel Eliot.

Enfin, ce texte simpliste occulte le fait que l’histoire des épidémies comporte de nombreux angles morts. Le géographe de la santé prend comme exemple la découverte européenne du choléra au XIXe siècle par les médecins de la colonie des Indes britanniques, en pleine naissance de la statistique médicale. Commune dans le golfe du Bengale, la maladie était déjà connue de la médecine traditionnelle indienne, mais qui ne chiffrait pas les victimes.

Le suivi des épidémies dépend aussi des politiques et des moyens de détection. Le manque de données sur la diffusion du Covid-19 en Afrique l’atteste. « Au Burkina Faso, il y a encore cinq ans, on ne détectait pas les épidémies. Depuis, on s’est doté de tests de la dengue, et chaque année on a plus de cas, car on les détecte, explique Emmanuel Bonnet. Dans cet article, ils ont choisi de simplifier. Mais des épidémies, il y en a tout le temps. »

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