Coronavirus : Bill Gates ciblé par des rumeurs et infox complotistes

Des infox particulièrement relayées agitent le spectre d’un complot organisé par les milliardaires, Bill Gates en tête, pour réduire la population mondiale.

Par Publié le 05 février 2020 à 10h49 - Mis à jour le 05 février 2020 à 15h26

Temps de Lecture 7 min.

Depuis que le nouveau coronavirus 2019-nCov sévit en Chine et ailleurs, plusieurs rumeurs et théories du complot visent Bill Gates et particulièrement la fondation philanthropique qu’il a créée avec son épouse, Melinda Gates, au début des années 2000.

Grâce à la fortune considérable amassée par le fondateur de Microsoft, elle finance de nombreux programmes de recherche médicale, et investit par exemple dans le développement et l’accès aux vaccins dans le monde. La Fondation Bill et Melinda Gates a d’ailleurs annoncé, le 26 janvier, qu’elle comptait engager 10 millions de dollars pour aider la Chine et l’Afrique à contenir la propagation du 2019-nCoV.

La plupart des sites et blogs qui relaient ces théories complotistes sont déjà connus pour propager des rumeurs et fausses informations. Certains sont aussi des antivax, c’est-à-dire des activistes opposés à la vaccination. Trois infox sont particulièrement relayées et agitent le spectre d’un complot organisé par les milliardaires, Bill Gates en tête, pour réduire la population mondiale.

1. La fondation Gates a-t-elle organisé une « simulation » de l’épidémie de coronavirus, à la fin de 2019 ?

C’est l’une des rumeurs les plus propagées : la fondation du couple Gates aurait, selon plusieurs sites Internet, prophétisé l’épidémie de 2019-nCov :

« Le 18 octobre 2019, la Fondation Gates, l’école de santé publique Johns Hopkins Bloomberg et le Forum économique mondial ont organisé conjointement un événement à New York où “les décideurs politiques, les chefs d’entreprise et les responsables de la santé” ont travaillé ensemble sur une simulation d’épidémie de coronavirus. »

Cette affirmation est reprise par plusieurs sites, comme Wikistrike ou Nouvel Ordre mondial.

POURQUOI C’EST FAUX

Le centre Johns Hopkins est une ONG internationale de santé publique qui « travaille à protéger la santé des populations face aux épidémies ». Elle mène des études financées par le gouvernement américain et des mécènes privés, comme la fondation de Bill et Melinda Gates.

Face au déluge d’accusations, le centre a publié un communiqué de presse le 25 janvier. Il confirme qu’un exercice de simulation de pandémie appelé « Event 201 », mené en partenariat avec la Fondation Bill et Melinda Gates et le Forum économique mondial, a bien eu lieu en octobre 2019. Le scénario, tel qu’il avait été imaginé, prévoyait une épidémie dont l’épicentre se trouvait dans une porcherie au Brésil et qui allait causer la mort de 65 millions de personnes dans le monde.

Mais l’ONG affirme que cet événement n’a donné lieu à « aucune prédiction » et qu’il s’agissait d’une « pandémie fictive de coronavirus ». Elle ajoute que « les données utilisées pour modéliser l’impact potentiel de ce virus fictif ne sont pas similaires au nCoV-2019 ».

En effet, les coronavirus sont une grande famille de virus. Celui apparu en décembre 2019 en Chine est un proche cousin du SRAS-CoV qui a sévi en 2002-2003, d’où son nom 2019-nCoV, pour « nouveau coronavirus 2019 ». Enfin, le centre Johns Hopkins conclut qu’il n’a jamais prédit que l’épidémie du coronavirus « allait tuer 65 millions de personnes ».

Il est donc faux et malhonnête de dire que la Fondation Bill et Melinda Gates a prédit cette épidémie et les millions de morts. Il s’agissait d’une simulation et non d’une anticipation.

2. La fondation Gates a-t-elle financé « le groupe qui détient le brevet du virus mortel ? »

L’autre élément « troublant » mis en avant dans bon nombre de publications est la découverte d’un supposé lien entre la Fondation Bill et Melinda Gates et l’institut Pirbright. Ce dernier aurait « déposé une demande de brevet pour le coronavirus vivant, qui a été approuvée le 20 novembre 2018 ». Et « de manière suspecte, un des “principaux bailleurs de fonds” du Pirbright Institute est la Fondation Bill et Melinda Gates ».

Ici, il est encore sous-entendu que cette accointance n’est pas le fruit du hasard, et qu’après avoir prédit l’épidémie actuelle, la Fondation Bill et Melinda Gates se serait rapprochée d’un institut pour financer le brevet du coronavirus.

POURQUOI C’EST UN RACCOURCI TROMPEUR

Pirbright est un centre de recherche britannique, réputé pour ses travaux dans le domaine de l’épidémiologie. A l’image du centre Johns Hopkins, l’institut a été contraint de publier un communiqué de presse le 24 janvier, pour répondre à la « désinformation entourant l’institut et ses travaux sur les réseaux sociaux ».

Tout d’abord, Pirbright rappelle qu’il mène bien des recherches sur un coronavirus. Mais un coronavirus animal, un virus de la bronchite infectieuse aviaire, qui infecte la volaille. « Pirbright ne travaille pas actuellement sur des coronavirus humains », souligne le centre de recherches, avant de préciser :

« L’Institut détient le brevet no 10130701 qui couvre le développement d’une forme affaiblie du coronavirus qui pourrait potentiellement être utilisée comme vaccin pour prévenir les maladies respiratoires chez les oiseaux et autres animaux. (… ) Nous n’avons pas encore développé de vaccin, mais la recherche est en cours. »

Le brevet établi en 2015, cité par plusieurs sites complotistes, ne concerne donc pas une souche de coronavirus qui affecterait les humains. Enfin, Pirbright affirme que la Fondation Bill et Melinda Gates n’a pas financé ce brevet. En revanche, elle finance d’autres travaux de Pirbright, tels que l’étude de maladies touchant le bétail et l’immunologie des animaux. Affirmer que « Bill Gates a financé l’institut Pirbright, qui possède un brevet sur le coronavirus », est donc très malhonnête : la fondation n’a pas financé ce brevet d’une part, et ce coronavirus n’a rien à voir avec le 2019-nCov d’autre part.

Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les activistes antivaccins utilisent les réseaux sociaux pour propager leurs idées

3. Bill Gates a-t-il dit « que les vaccins sont l’une des clés de la réduction des niveaux de population mondiale » ?

Une autre rumeur au sujet du fondateur de Microsoft a également connu une certaine popularité. M. Gates est accusé d’avoir tenu des propos choquants sur le rôle des vaccins dans un article :

« Lors d’un infâme TEDx Talk, M. Gates a expliqué que les vaccins sont l’une des clés de la réduction des niveaux de population mondiale, et quel meilleur moyen de le faire que de libérer des coronavirus brevetés sur les masses afin d’introduire plus tard un vaccin breveté pour ceux-ci ? »

Un internaute sur Facebook a commenté la séquence en question, avec ce type de légende toute aussi allusive : « Bill Gates qui a déclaré dans une conférence TED et ce, à deux reprises : “Si l’on se débrouille bien avec les vaccins, on pourra diminuer la population de 10 à 15 %.” »

POURQUOI C’EST FAUX

Bill Gates a effectivement participé à une conférence TED en 2010, dans laquelle il évoque les défis climatiques et son travail à la fondation. Mais les extraits de cette conférence ont fait l’objet d’un montage et ne correspondent pas au discours du milliardaire philanthrope.

Voici ce qu’il a dit :

« Le monde compte aujourd’hui 6,8 milliards de personnes. On devrait atteindre 9 milliards. Avec de très bons résultats sur les nouveaux vaccins, les soins de santé, le contrôle des naissances, on pourrait le réduire de peut-être, 10 ou 15 %, mais on gardera un facteur d’augmentation d’environ 1,3. »

Attention, ce n’est pas la population que Bill Gates espère réduire de 10 à 15 %, mais son accroissement, qui est actuellement très rapide (le facteur de 1,3 correspond à une hausse de 30 % qu’il espère voir ralentir).

Cette vidéo rappelle une autre séquence très relayée sur Internet, tirée d’un entretien à CNN en 2011, au cours de laquelle Bill Gates aurait déclaré que « les vaccins étaient la meilleure solution pour faire baisser la population ». En fait, ses propos ont été déformés. Il ne s’agit pas d’utiliser les vaccins pour « tuer » ou « stériliser » la population, bien au contraire.

Selon lui, et il a développé ce raisonnement à plusieurs reprises, M. Gates estime que la réduction de la mortalité infantile par le développement de la vaccination peut freiner la croissance démographique dans le monde. Il considère que ce progrès conduira, à terme, les parents à concevoir moins d’enfants, s’ils savent qu’ils vivront longtemps et en pleine santé. A terme, cela réduirait donc l’accroissement de la population mondiale.

Lire aussi Non, Bill Gates ne veut pas utiliser les vaccins pour faire baisser la population

« Des scénarios bien ficelés »

Les sites et blogs conspirationnistes n’ont pas attendu l’épidémie de coronavirus pour propager des fausses informations sur Bill Gates. « Il y avait eu exactement les mêmes rumeurs au moment de l’épidémie de Zika et pendant les grandes campagnes de vaccination contre la polio, où il était accusé d’inoculer à travers le vaccin des virus à des populations africaines », rappelle Jocelyn Raude, maître de conférences et chercheur à l’Ecole des hautes études en santé publique (EHESP).

Pour ce sociologue qui a travaillé sur la désinformation dans le milieu de la vaccinologie, l’histoire se répète souvent : « On a des scénarios bien ficelés, qui d’une épidémie à l’autre se recyclent, avec plus ou moins les mêmes ficelles et protagonistes. » M. Raude estime que le fondateur de Microsoft est un « bon client » car son rôle de milliardaire philanthrope, sensible aux questions de vaccination, est forcément suspect :

« Il incarne le prototype du grand argentier qui pourrait contribuer à une espèce de gouvernement fantôme. Et c’est ce que l’on trouve dans les théories du complot, des hommes très puissants qui agissent en sous-main sur les affaires du monde. »

Le problème, c’est que les infox propagées sur Internet ont une influence sur les politiques de santé. Le chercheur avait mené une étude dès 2009, lors de l’apparition de la grippe A (H1N1) : « On s’est demandé quels effets pouvaient avoir les théories néoconspirationnistes, et on avait montré qu’il y avait bien un lien entre l’adhésion à une vision conspirationniste en matière de santé et un moindre recours aux pratiques de prévention recommandées par les pouvoirs publics. »

D’autres travaux scientifiques, depuis, ont documenté cela, et la multiplication des infox noyées au milieu de questions légitimes, démontre que ce discours antivaccination est encore bien présent aujourd’hui.

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