Journal de crise des blouses blanches : « Il y a de plus en plus de travail, l’hôpital est devenu une fourmilière »

« Le Monde » donne la parole, chaque jour, à des personnels soignants en première ligne face au coronavirus. Ils racontent « leur » crise sanitaire. Episode 4.

Publié le 25 mars 2020 à 18h00 - Mis à jour le 26 mars 2020 à 04h42 Temps de Lecture 9 min.

AGATHE DAHYOT / LE MONDE D’APRÈS GEORGES GOBET / AFP

Ils travaillent à l’hôpital ou en médecine de ville, ils sont généralistes, infirmières, urgentistes, sages-femmes : une quinzaine de soignants, en première ligne face à la pandémie de Covid-19, ont accepté de nous raconter leur quotidien professionnel. Chaque jour, dans ce « Journal de crise », Le Monde publie une sélection de témoignages de ces « blouses blanches ».

« Un producteur de Marmande nous a livré des fraises »

Yann Bubien, 47 ans, directeur général du CHU de Bordeaux (Gironde)

« Samedi dernier, nous avons reçu six patients atteints par le Covid-19 venant de l’hôpital de Mulhouse (Haut-Rhin). Ils sont arrivés à Bordeaux dans un avion de l’armée, ça a été un moment important, et une logistique incroyable pour faire le transfert de l’aéroport à l’hôpital. C’était très impressionnant, les brancards sous caisson, le personnel entièrement habillé de manière idoine, six camions du SAMU et des pompiers, six équipes dédiées pour transporter les patients, soit trois personnes pour un patient. Tout s’est très bien passé.

Yann Bubien, directeur général du CHU de Bordeaux.
Yann Bubien, directeur général du CHU de Bordeaux. YANN BUBIEN

« En Aquitaine, on est moins touchés qu’ailleurs, et il faut soulager le Grand Est. Cette solidarité inter-établissement et interrégionale me semble évidente »

Ce sont des cas graves, mais stabilisés. L’état de deux d’entre eux s’est déjà amélioré. Toutes les équipes ici étaient d’accord pour accueillir ces patients. En Aquitaine, on est moins touchés qu’ailleurs – nous avions 58 hospitalisés Covid-19 au CHU de Bordeaux mercredi matin, dont 26 en réanimation –, et il faut soulager le Grand Est. Cette solidarité inter-établissement et interrégionale me semble évidente, même si cela présente des difficultés logistiques importantes.

A propos de solidarité, il y a autour du CHU de Bordeaux un élan de générosité incroyable. Ça va dans tous les sens, on a des dons de tous ordres. Beaucoup de gens donnent des masques, proposent de venir nous aider parce qu’ils ont des compétences médicales, ou veulent donner de l’argent, parfois mêmes des gens qui n’en ont pas beaucoup et proposent des petites sommes, c’est toujours très émouvant de voir ça.

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Beaucoup de commerçants nous livrent des “lunchs box”, des pizzas, des chocolatines, des fleurs. Un producteur de fraises de Marmande (Lot-et-Garonne) a carrément livré des palettes pour le personnel. Ça fait très plaisir, ça met du baume au cœur des équipes. Le climat général dans les services est bon, mais c’est évidemment tendu, alors des gestes comme ça, tous les jours, par dizaines, c’est réjouissant. »

« On garde des moments de petites blagues, des sourires »

Julie Oudet, 39 ans, médecin urgentiste au SAMU de Toulouse (Haute-Garonne)

« Ce mardi matin, en partant aux urgences, j’avais cette image d’un arbre mort, tombé dans le canal du Midi. D’habitude, ils sont immédiatement enlevés. Il n’y avait personne sur la route, pas de vie pendant tout le trajet. C’est comme si le temps s’était arrêté en dehors. Ça m’a choquée, c’est irréel ce décalage.

« J’ai rassuré une famille en lui disant qu’on entourait bien leur proche d’humanité. On ne laisse pas les gens seuls »

Je suis arrivée à l’hôpital, et là c’est tout l’inverse, les troupes sont là, dans l’action, il y a de plus en plus de travail, c’est devenu une fourmilière. On garde des moments de petites blagues, des sourires. Les chiffres de l’ARS (Agence régionale de santé) entre aujourd’hui et hier, c’est 12 patients de plus en réanimation. C’est moins que dans d’autres régions plus précocement touchées, mais c’est beaucoup pour la Haute-Garonne.

Aux urgences, on reçoit principalement des patients malades du Covid-19, certains avec des symptômes très légers, d’autres gravissimes, et tous les stades intermédiaires. J’étais dans le secteur qui accueille les cas graves. J’en ai monté deux en réanimation.

On appelle les familles, on leur dit que les visites sont déconseillées, mais que c’est ouvert à la discussion. Celle de l’un des patients nous a dit qu’elle respectait ce confinement, ils avaient eux-mêmes des facteurs de risque d’infection grave. Je les ai rassurés, en disant qu’on entourait bien leur proche d’humanité. On ne laisse pas les gens seuls. »

« “Quand est-ce que je pourrai revoir ma fille ?” s’est inquiétée une résidente »

Mathilde Padilla, 21 ans, étudiante infirmière dans un centre de soins et de réadaptation pour personnes âgées à Rouen (Seine-Maritime)

« Apprendre par les infos qu’une vingtaine de résidents d’un établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) des Vosges sont morts en quelques jours, ça fait mal. C’est comme prendre un coup. C’est d’autant plus fort que cette tragédie nous renvoie à nous-même. Nous travaillons dans une structure similaire, je me mets à la place des soignants, je peux imaginer ce qu’ils ressentent. Un décès, c’est psychologiquement difficile, moi je n’y suis jamais préparée. Alors vingt… C’est terrible.

Notre métier est de soigner, de garder les gens en vie. Mais nous savons aussi que l’on doit parfois affronter la mort, qu’elle peut être une partie de notre quotidien. Depuis trois années que j’enchaîne les stages, je l’ai croisée plusieurs fois, mais je ne m’y habitue pas. Chaque décès est particulier. Même si on nous apprend qu’il faut se détacher, je n’y arrive pas encore.

Mathilde Padilla, 21 ans, étudiante infirmière, dans un centre de soins et de réadaptation pour personnes âgées à Rouen (Seine-Maritime).
Mathilde Padilla, 21 ans, étudiante infirmière, dans un centre de soins et de réadaptation pour personnes âgées à Rouen (Seine-Maritime). MATHILDE PADILLA

« Les soignants peuvent être porteurs du virus sans le savoir. C’est perturbant. Nous faisons très attention à chaque geste »

Paradoxalement, alors que nous sommes en pleine crise, l’ambiance au sein de l’établissement est étrangement calme, c’est particulier, très différent de toutes mes autres expériences professionnelles. Chaque résident est confiné et les visites sont interdites depuis déjà trois semaines. Les gens comprennent, d’autres nous interrogent : “Quand est-ce que je pourrai revoir ma fille ?”, s’est inquiétée une dame. Nous expliquons que c’est pour leur bien.

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Les soignants sont conscients qu’ils peuvent être porteurs du virus sans le savoir. C’est perturbant. Alors nous faisons très attention à chaque geste. Je me lave tellement souvent les mains entre deux chambres que j’en ai des crevasses. Quand je rentre chez moi, j’entends mes parents qui s’inquiètent pour moi. Mais c’est mon métier. C’est moi qui l’ai choisi. »

« Notre priorité est d’offrir un soutien psychologique aux soignants »

Frédérique Warembourg, 45 ans, psychiatre au CHU de Lille, responsable de la cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP) du département du Nord

« D’ordinaire, je suis psychiatre en ambulatoire. Dans le cadre du plan blanc, j’ai fait appeler tous mes patients pour annuler les consultations programmées, mais je reste en lien avec eux : par téléphone pour le moment, par téléconsultation dès que ce sera possible.

Frédérique Warembourg, psychiatre au CHU de Lille.
Frédérique Warembourg, psychiatre au CHU de Lille. Frédérique Warembourg

Depuis une semaine, j’ai réorienté l’essentiel de mon travail sur la cellule d’urgence médico-psychologique (CUMP) que je supervise. Dans le cadre de la crise actuelle, notre priorité est d’offrir un soutien psychologique aux soignants impliqués dans la prise en charge des patients atteints du Covid-19.

La période est très anxiogène pour eux. Ils sont confrontés à un changement de rythme brutal, à une réorganisation complète de leur service, et tous les soirs, lorsqu’ils rentrent chez eux, ils se demandent s’ils ne vont pas ramener un truc à la maison – un truc qui s’appelle le Covid-19. Mon mari et mes deux enfants sont confinés, et tous les soirs, moi aussi, j’ai cette inquiétude en rentrant de l’hôpital.

« On sait très bien que dans le feu de l’action, on a du mal à se poser. A se préserver, alors que c’est hyper-important »

En quelques jours, notre CUMP a mis sur pied une plate-forme téléphonique d’écoute, avec un numéro unique auquel les soignants peuvent nous appeler. Pas seulement les soignants du CHU, mais tous ceux du Nord-Pas-de-Calais qui sont en première ligne dans la lutte contre l’épidémie. Nous reprenons également les appels psy que reçoit le SAMU, car celui-ci est débordé par les demandes de gens qui ne sont pas forcément malades mais très anxieux.

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La ligne téléphonique est opérationnelle depuis deux jours, on s’attend à ce que les appels augmentent progressivement. Mais cela suppose que les soignants prennent le temps d’appeler ! Or, on sait très bien que dans le feu de l’action, on a du mal à se poser. A se préserver nous-mêmes, alors que c’est hyper-important. Afin de le leur rappeler, mes collègues font régulièrement des maraudes dans les services hospitaliers du CHU. Pour leur donner notre numéro, les informer qu’on est dispo, qu’on est là pour eux. On a également mis en place la possibilité qu’ils viennent en consultation, car ils n’aiment pas toujours parler au téléphone. »

« Bien sûr, on va s’occuper des malades, mais ensuite on demandera des comptes aux élus »

Vincent Carret, 55 ans, urgentiste au centre hospitalier intercommunal de Toulon-La Seyne-sur-Mer (Var)

« Ouf ! La semaine dernière je me sentais fiévreux, j’ai été testé, heureusement le résultat a été négatif, j’ai pu retourner au front. A Toulon, la vague est arrivée depuis lundi avec six malades entre 66 et 86 ans, dans un état gravissime, adressés par les médecins de ville.

« On est soudés, en cohésion, même si on est sur les rotules »

Cette maladie va très vite, il faut réagir immédiatement, décider si on intube ou pas… J’ai l’impression que les blouses blanches ont repris la main : on est soudés, en cohésion, même si on est sur les rotules et si on se demande si on va tenir.

Vincent Carret, urgentiste au centre hospitalier intercommunal de Toulon-La Seyne-sur-Mer (Var)
Vincent Carret, urgentiste au centre hospitalier intercommunal de Toulon-La Seyne-sur-Mer (Var) Vincent Carret

Et dire que l’Association des médecins urgentistes de France – dont je suis responsable au niveau départemental – avait alerté, adressé des lettres ouvertes au président de la République et à nos députés La République en marche dès l’été 2018 et en 2019 pour que cessent les attaques contre l’hôpital public et les suppressions de lits… Aujourd’hui, les responsables politiques nous demandent d’être là. Bien sûr, on va s’occuper des malades, mais ensuite on demandera des comptes aux élus. »

« On se retrouve parfois à faire des trucs qui n’ont rien à voir avec notre métier »

Bénédicte Naudier, 47 ans, infirmière libérale à Paris

« Hier, grosse surprise : une ex-patiente m’a téléphoné pour me dire que l’entreprise que dirige son mari avait 90 masques FFP1, et qu’il nous les donnait ! Avec ça, nous allons pouvoir être rassurés pendant quelques semaines.

Mais les masques FFP1, c’est pas facile à porter ! Ça gratte, ça prend tout le visage, dès qu’on monte un escalier on est essoufflé, il faut mettre des gants jetables pour se les enlever du nez dès qu’on veut boire un verre d’eau…

« Les masques FFP1, c’est pas facile à porter ! Ça gratte, ça prend tout le visage, dès qu’on monte un escalier on est essoufflé »

Côté visites, la situation est moins tendue qu’aux premiers jours du confinement. Tout le monde s’organise. Mais comme les heures des auxiliaires de vie pour les personnes âgées ont été réduites, on se retrouve parfois à faire des trucs qui n’ont rien à voir avec notre métier. Aujourd’hui par exemple, j’arrive chez une de mes patientes, et je la trouve en larmes parce que Poupette n’a plus de croquettes… J’ai passé vingt minutes au supermarché, à l’heure du déjeuner, pour acheter des croquettes pour le chat !

Bénédicte Naudier, infirmière libérale à Paris
Bénédicte Naudier, infirmière libérale à Paris BÉNÉDICTE NAUDIER

Moi aussi, je m’organise. J’ai un patient très âgé, sourd depuis sa jeunesse, qui lit sur les lèvres. Jusqu’à présent, je ne mettais pas de masque chez lui. J’ai fini par me dire qu’il n’y avait pas de raison que je fasse cette exception, mais l’idée de ne pas pouvoir parler avec lui, cela m’est très difficile. Alors j’ai préparé une petite enveloppe sur laquelle j’ai écrit : “Le coronavirus ne tue pas la communication”. A l’intérieur, j’ai glissé plein de petites pancartes : “Est-ce que vous avez bien dormi ? Demain ce ne sera pas moi, ce sera ma collègue Il a trouvé ça super, ça l’a vraiment touché. »

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