Journal de crise des blouses blanches : « Les pétages de plomb du personnel vont venir plus tard »

« Le Monde » donne la parole, chaque jour, à des personnels soignants en première ligne face au coronavirus. Ils racontent « leur » crise sanitaire. Episode 3.

Publié le 24 mars 2020 à 18h00 - Mis à jour le 25 mars 2020 à 12h47 Temps de Lecture 10 min.

Ils travaillent à l’hôpital ou en médecine de ville, ils sont généralistes, infirmières, urgentistes, sages-femmes : une quinzaine de soignants, en première ligne face à la pandémie de Covid-19, ont accepté de nous raconter leur quotidien professionnel. Chaque jour, dans ce « Journal de crise », Le Monde publie une sélection de témoignages de ces « blouses blanches ».

« Des soignants commencent à paniquer, se mettent en arrêt maladie »

Pierre Loisel, 59 ans, aide-soignant, groupe hospitalier de Bretagne Sud, Lorient (Morbihan)

« Je suis posté à l’accueil et au filtrage, pour freiner les visiteurs qui n’ont pas de raison d’être là. On a resserré drastiquement les conditions d’accès à l’hôpital. C’est compliqué, il y a de la résistance, tout le monde a une bonne raison d’accompagner un parent. Même un papa dont la femme vient d’accoucher ne sera autorisé à entrer que le premier jour. Et les médecins doivent signer une autorisation pour la visite d’une personne en fin de vie. Les autres n’ont pas droit à la visite. Les consultations sont en grande partie annulées ou reportées.

Pierre Loisel, aide-soignant, groupe hospitalier de Bretagne Sud, à Lorient (Morbihan)
Pierre Loisel, aide-soignant, groupe hospitalier de Bretagne Sud, à Lorient (Morbihan) PIERRE LOISEL

« J’ai été rappelé par la direction de l’hôpital il y a deux semaines, alors que j’avais pris ma retraite six mois plus tôt »

On attend la vague, la première ligne est prête, l’effectif est là. Mais dans cette première ligne, il y aura de la casse. Les consultations Covid-19, elles, ont doublé, voire triplé dans les dernières soixante-douze heures, on va vers de gros coups de feu, on aura des cas graves. La charge émotionnelle va être très forte. Des soignants commencent à paniquer, se mettent en arrêt maladie.

Je suis inscrit à la réserve sanitaire et j’ai reçu des alertes chaque jour. Il y a trois semaines, c’était pour partir à Mulhouse, mais je n’ai pas répondu. Pourquoi me retrouver en Alsace alors que je savais qu’on aurait besoin de moi ici ? J’ai été rappelé par la direction de mon hôpital il y a deux semaines, alors que j’avais pris ma retraite six mois plus tôt. J’y ai travaillé pendant vingt-huit ans et j’ai exercé de multiples fonctions syndicales à Sud-Santé.

J’ai mis entre parenthèses les revendications. Mais je ne les oublie pas. On manque de masques, de gel, il y a des problèmes de logistique, tout ça n’est pas de notre faute, mais il faut rester calme, garder du recul. »

« Aux urgences, il n’y a plus d’accidents de voiture ! »

Angèle Vesin, 26 ans, infirmière urgentiste, centre hospitalier Alpes Léman de Contamine-sur-Arve (Haute-Savoie)

« Les médecins nous ont dit que la vague allait arriver en milieu de semaine. Nous n’avons pas de pic de Covid-19 pour l’instant. A Annecy, ils ont beaucoup plus de cas, et nous sommes près de Genève où cela commence à exploser. Les cadres gèrent les stocks de masques, on les voit diminuer, on fait attention, ce sont les blouses qui commencent à manquer ici. A chaque fois qu’on travaille, certains d’entre nous sont probablement contaminés.

« L’hôpital a été réorganisé : le secteur normal qu’on a baptisé “la zone propre”, et le secteur dédié au Covid-19, “la zone sale” »

L’hôpital a été réorganisé en deux secteurs : le secteur normal qu’on a baptisé la “zone propre”, et le secteur dédié au Covid-19, “la zone sale”. Un système a été mis en place à l’extérieur avec un poste médical avancé pour trier les patients dans chaque voiture qui arrive, pompiers, etc.

On sera prêts. L’équipe de l’urgence habituelle a été renforcée par des intérimaires et des étudiants infirmiers de 2e et 3e années réquisitionnés. On se dit que toutes les petites mains seront bonnes à prendre quand la vague arrivera.

Je sors de deux nuits de garde qui ont été “normales” pour les urgences classiques. Avec le confinement, les gens ne font plus de sport et il n’y a plus d’accidents de voiture ! Mais certains patients ont requis beaucoup d’attention, et on s’est dit que si nous avions eu en même temps du Covid-19 en nombre cela aurait été beaucoup plus compliqué. »

Lire aussi Journal de crise des blouses blanches : « Quand ce sera fini, je vous ferai un gros bisou ! »

« Pour calmer mes coups de flip, je fais de la cohérence cardiaque et de l’hypnose »

Damien Pollet, 58 ans, médecin généraliste à Salins-les-Bains (Jura)

« Je suis malade depuis vendredi 20 mars, avec des pics de fièvre et une grosse fatigue, mais je respire bien. Je n’ai pas l’impression d’avoir un foyer pulmonaire. Je sais que je rentre dans des jours cruciaux mais je refuse de prendre du Plaquenil. L’étude de Didier Raoult me semble pipeau et ce médicament peut avoir des effets secondaires cardiaques.

Damien Pollet, médecin généraliste à Salins-les-Bains (Jura).
Damien Pollet, médecin généraliste à Salins-les-Bains (Jura). DAMIEN POLLET

« Quant à la caisse de Sécu qui promet de nous aider via un numéro dédié (payant !), ça ne répond jamais. C’est scandaleux ! »

Si ça passe sans casse, mon objectif est de guérir ce week-end, de ne plus avoir de symptômes lundi et mardi prochains et de reprendre le boulot mercredi. Pour calmer mes coups de flip, je fais de la cohérence cardiaque et de l’hypnose.

J’ai reçu beaucoup de messages de soutien de mes patients et de mes confrères. Et à cause de ma présence dans ce journal de crise du Monde, TF1 et M6 m’ont contacté ! Je vais terminer en Jurassien de l’année ! Mais j’ai été secoué par le décès d’un copain médecin avec qui je faisais beaucoup de formations…

Quant à la caisse de Sécu qui promet de nous aider via un numéro dédié (payant !), ça ne répond jamais. C’est scandaleux ! »

« Quand un patient décède, c’est seul dans sa chambre d’hôpital »

Laurent Carlini, 33 ans, médecin généraliste et urgentiste à Ajaccio (Corse)

« A l’hôpital d’Ajaccio, on est sur le fil, on sent que ça va exploser rapidement. C’est une question de jours. Douze patients, dont six étaient en réanimation, ont été évacués par navire militaire dimanche vers Marseille pour désengorger l’hôpital. Sept nouveaux patients ont déjà pris leur place. On s’attend à ce que le pic arrive ce week-end. On redoute aussi une deuxième vague d’ici quinze jours due au premier tour des élections municipales. Beaucoup de gens étaient allés voter.

« J’ai 33 ans. Jamais je n’aurais imaginé vivre quelque chose comme ça, de cette ampleur-là. C’est très déstabilisant »

On a beaucoup de personnes gravement malades à gérer en même temps. Quand un patient décède, c’est seul dans sa chambre d’hôpital, sans sa famille. Les soignants sont là, bien sûr, mais à cause des risques de contagion, on n’a pas le droit de faire entrer ses proches pour qu’ils puissent l’accompagner vers la fin ou se recueillir. Ils peuvent juste téléphoner. Tout est virtuel, à distance. Pour nous aussi c’est difficile, on n’est pas habitués à ça.

Laurent Carlini, médecin généraliste et urgentiste à Ajaccio (Corse)
Laurent Carlini, médecin généraliste et urgentiste à Ajaccio (Corse) Laurent Carlini

Quand je ne suis pas de garde aux urgences à l’hôpital, je travaille à mon cabinet, à vingt minutes d’Ajaccio, en semi-rural. Aujourd’hui, on ne reçoit plus que sur rendez-vous pour limiter le risque de contagion. En cas de suspicion de Covid-19, on demande aux patients d’attendre dans leur voiture sur le parking.

J’ai 33 ans. Jamais je n’aurais imaginé vivre quelque chose comme ça, de cette ampleur-là. C’est très déstabilisant : c’est une pathologie nouvelle pour laquelle on n’a ni vaccin, ni traitement efficace. J’espère que ce sera la seule et unique fois que ça m’arrive dans ma carrière. »

« Dans mon hôpital, tout le monde est testé s’il y a un doute, du brancardier au chef de service »

Mathias Wargon, 53 ans, chef des urgences à l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)

« Depuis dimanche, c’est un torrent de boue. Depuis que son cabinet a annoncé dans un Tweet que ma femme [Emmanuelle Wargon, secrétaire d’Etat à la transition écologique] était atteinte du Covid-19, les insultes pleuvent sur les réseaux sociaux. Privilégiés, pistonnés, l’accès au test serait réservé aux puissants. Une vague populiste voudrait faire croire que ceux qui ont le pouvoir passent en premier et que tous les autres peuvent crever. Je lis aussi partout que les soignants ne sont pas testés. Dans mon hôpital, ce n’est pas vrai : tout le monde est testé s’il y a un doute, du brancardier au chef de service. Et c’est ce qui m’est arrivé.

Mathias Wargon, chef des urgences à l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).
Mathias Wargon, chef des urgences à l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). MATHIAS WARGON

« Je ne sentais plus le goût des aliments. Ça m’a mis la puce à l’oreille »

Vendredi, j’ai eu les premiers signes. J’étais fatigué. J’ai mis ça sur le compte de l’épuisement. Je suis quand même allé à l’hosto samedi matin car on avait une réunion de crise. Le soir, je ne sentais plus le goût des aliments. Ça m’a mis la puce à l’oreille. Dimanche matin, j’avais de la fièvre et je ressentais toujours une très grosse fatigue. J’ai alors appelé l’hôpital pour connaître la conduite à tenir. Il a été décidé de faire un test plus un scanner. Les examens ont montré que ce n’étaient pas seulement des signes mais que j’étais bien atteint. Désormais, je suis “out”, confiné chez moi jusqu’à disparition des symptômes.

Quand mon épouse a su que j’étais positif, elle a demandé au ministère la démarche à suivre. On lui a répondu qu’elle devait se faire tester. Le résultat est tombé : positif, aussi. J’ai écrit sur les réseaux sociaux qu’elle avait été infectée par un bel urgentiste au poignet en vrac. Ça n’a pas raté : certains soutiennent désormais qu’elle a été contaminée par son amant. »

« Les bébés sont en pleine forme ! Cela m’a requinquée »

Géraldine Morel, 52 ans, sage-femme en hôpital privé et en libéral dans la région d’Annecy (Haute-Savoie)

« Je suis allée voir cinq femmes à domicile ce lundi. Les mamans vont bien. Les bébés sont en pleine forme ! Cela m’a requinquée. Il y a un énorme contraste entre ce qui se passe dehors et ce cocon qui se crée autour des nouvelles familles. Certaines m’ont dit qu’elles n’allumaient pas la télévision, ou juste de temps à autre pour prendre les informations. Elles considèrent avoir de la chance quand elles ont une cour, un balcon, un bout de nature. Et l’avantage de la situation est que les papas ne travaillent pas. Ils sont avec leur enfant et se réjouissent de le voir grandir.

« Il y a un énorme contraste entre ce qui se passe dehors et ce cocon qui se crée autour des nouvelles familles »

Une de mes anciennes patientes m’a appelée dans le week-end pour me dire qu’elle m’avait confectionné trois masques en tissu, selon des plans publiés par le CHU de Grenoble. Des collègues cousent, aussi. La pharmacie de l’hôpital n’a pas validé ce type de masques en remplacement d’autres car ils ne seraient protecteurs qu’à 30 %, mais la chef a dit que c’était toujours mieux que rien et je vais m’en servir.

« Une de mes patientes m'a confectionné trois masques en tissu » explique Géraldine Morel
« Une de mes patientes m'a confectionné trois masques en tissu » explique Géraldine Morel Géraldine Morel

Des collègues commencent à donner des cours de préparation à la naissance par Skype. J’ai suivi la formation de base en réanimation que proposait l’anesthésiste, au cas où nous serions réquisitionnées. Je me sens un peu mieux préparée. Les psychologues nous ont dit qu’ils étaient à disposition pour le personnel. Les pétages de plomb vont venir plus tard.

Quand le groupe Total a annoncé qu’il donnerait des bons d’essence pour les soignants, j’ai trouvé le geste sympa. Mais cela fait vraiment temps de guerre cette fois. J’ai pensé à mon arrière-grand-mère qui racontait qu’elle allait faire ses courses avec des tickets de rationnement. »

« On va passer à des surveillances beaucoup plus rapprochées »

Claire Paris, 49 ans, infirmière au CHU de Nantes (Loire-Atlantique)

« Hier, j’ai aidé les collègues des services qui, comme nous, ont vidé tous leurs lits pour n’accueillir que des patients en suspicion de Covid-19, à préparer les chambres avec tout le matériel à usage unique. Aujourd’hui, je forme les infirmières contractuelles embauchées pour renforcer les équipes aux logiciels du CHU.

Claire Paris, infirmière au CHU de Nantes (Loire-Atlantique).
Claire Paris, infirmière au CHU de Nantes (Loire-Atlantique). CLAIRE PARIS

On va passer à des surveillances beaucoup plus rapprochées : ce sera toutes les deux heures, voire toutes les heures. Et on aura quatre patients par infirmière (au lieu de douze patients en semaine, et seize le week-end et la nuit). J’ai vu des cas s’aggraver, ça peut aller très, très vite.

« Avec les proches, c’est parfois un peu tendu parce qu’il y a de l’angoisse. J’ai une fille qui a fait des cauchemars, elle a peur »

Pour le moment, le CHU de Nantes n’a enregistré que trois décès. Ce matin, il y avait 11 patients en réanimation et 31 hospitalisés “Covid +”. Mais avec un peu de chance, avec les mesures de confinement, on se dit qu’on aura une vague moins forte. Même si pas mal de Parisiens et autres sont venus se réfugier en Vendée : ils sont potentiellement contaminés et seront potentiellement malades dans quelques jours. Les hôpitaux sur la côte sont dimensionnés pour l’été, quand il y a beaucoup de touristes, mais là, ils ne sont pas censés accueillir autant de patients.

Comme on est en plan blanc, on est susceptible d’être appelé jour et nuit. Avec les proches, c’est parfois un peu tendu parce qu’il y a de l’angoisse. Ma famille prend des nouvelles très régulièrement, j’ai une fille qui a fait des cauchemars, elle a peur, mon mari aussi est inquiet. Selon les statistiques, je suis une femme, j’ai a priori moins de risques d’être atteinte, et je n’ai pas d’antécédents médicaux, je ne suis pas encore trop vieille, on se rassure comme on peut… »

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