Journal de crise des blouses blanches : « La consigne est de se cacher quand le brancard passe »

« Le Monde » donne la parole, chaque jour, à des personnels soignants en première ligne face au coronavirus. Ils racontent « leur » crise sanitaire. Episode 1.

Publié le 22 mars 2020 à 16h02 - Mis à jour le 25 mars 2020 à 12h49 Temps de Lecture 9 min.

Ils travaillent à l’hôpital ou en médecine de ville, ils sont généralistes, infirmières, urgentistes, sage-femme : une quinzaine de soignants, en première ligne face à la pandémie de Covid-19, ont accepté de nous raconter leur quotidien professionnel. Chaque jour, dans ce « journal de crise », Le Monde publie une sélection de témoignages de ces « blouses blanches ».

« Une réorganisation de fond en comble pour pratiquer une médecine de catastrophe »

Véronique Manceron, 49 ans, interniste-infectiologue, hôpital Max-Fourestier, Nanterre (Hauts-de-Seine)

« Chez nous, à Nanterre, l’afflux de patients ne fait que commencer, pourtant j’ai le sentiment, en ce vendredi soir [20 mars], d’avoir vécu en quatre jours plus de choses que depuis mon arrivée ici, il y a trois ans. C’est extraordinairement intense, c’est une réorganisation de fond en comble qui est en train d’être mise en place, pour pouvoir pratiquer une médecine de catastrophe.

Tout va très vite. Il y a quelques jours, il a été demandé aux collègues diabétologues, cardiologues, etc., de participer aux astreintes Covid, et de tenir une unité dite “pré-Covid”, pour s’occuper des patients qui présentent des symptômes mais qui sont en attente des résultats du dépistage.

« Aujourd’hui, nous attendons que la vague arrive et l’un des stress forts est celui de la protection des soignants »

Au départ, il y avait chez certains de l’appréhension à sortir de leur discipline. Mais là, on sent un très fort engagement de tout le personnel, tout le monde est mobilisé vers un même objectif, comme si l’hôpital entier s’était entièrement reconfiguré autour d’une seule communauté de soignants. Tout le monde est prêt à prendre sa part, à participer aux astreintes et à organiser dans l’urgence une forme de compagnonnage pour ceux qui devront sortir de leur discipline quand la vague que nous attendons sera là.

Et tout cela se fait à la vitesse de la lumière. Il y a une semaine, on a créé une unité Covid avec vingt lits, mais il a été décidé presque aussitôt d’en ouvrir une deuxième dans les prochains jours. Peut-être que dans moins d’une semaine on décidera d’en ouvrir une troisième. Aujourd’hui, nous attendons que la vague arrive et l’un des stress forts auxquels nous sommes soumis est celui de la protection des soignants, en particulier de la disponibilité des masques, des casaques, des solutés hydroalcooliques… Si seulement nous pouvions être au moins soulagés de cela avant que la situation n’accélère ! »

« Je me préparais à six semaines non-stop de travail, mais ça y est, je suis tombé malade… »

Damien Pollet, 58 ans, médecin généraliste à Salins-les-Bains (Jura)

« Après être allé en visite dans un Ehpad [établissement d’hébergement pour personnes âgées dépendantes] et avoir découvert que personne n’avait de masque pour travailler, j’ai lancé, mercredi 18 mars, un appel sur Facebook, relayé par le journal régional. Grâce à des artisans, des entreprises, des esthéticiens, des agriculteurs, j’ai récupéré, ces derniers jours, plus de 16 000 masques ! On les a redistribués aux pompiers, dans les Ehpad, à mes collègues infirmiers, à des commerçants, des gendarmes, etc. Beaucoup sont périmés, mais tant pis, cela nous donne au moins sept ou huit jours de répit. Mais ça y est, je suis tombé malade…

Damien Pollet, médecin généraliste à Salins-les-Bains (Jura).
Damien Pollet, médecin généraliste à Salins-les-Bains (Jura). DAMIEN POLLET

Vendredi, dans l’après-midi, j’ai développé une toux sèche et j’ai ressenti des courbatures et des maux de tête. Samedi au matin, je me suis réveillé épuisé et fiévreux. Ma femme, infirmière scolaire, a aussi des symptômes. En tant que personnel soignant devant travailler, la cellule Covid du 15 nous a recommandé d’aller nous faire dépister.

On s’est rendus en voiture à Lons-le-Saunier. Là-bas, sous un chapiteau, on a été enregistrés. Prise de température, de tension, taux d’oxygénation dans le sang, prélèvement dans les narines (c’est hyperdouloureux), prélèvement de crachat, écoute des poumons : le médecin m’a dit de rentrer chez moi et de prendre du paracétamol. Je vais devoir gérer mon stress en attendant le résultat du prélèvement… J’espère ne pas faire le syndrome respiratoire aigu sévère (SRAS)… Je surveille ma respiration. Pour l’instant ça va, mais je suis crevé.

« Le principal, c’est de ne pas être seul, car nous aussi on a peur. Avant de tomber malade, certaines nuits je ne dormais pas »

La contagiosité est tellement difficile à maîtriser dans notre pratique… J’avais pourtant pris toutes les mesures nécessaires avec les patients, et le cabinet médical était désinfecté chaque jour.

Il y a une grande confraternité entre confrères : on est sur Skype et WhatsApp pour se soutenir les uns les autres et on développe beaucoup la téléconsultation. Le principal, c’est de ne pas être seul, car nous aussi on a peur. Avant de tomber moi-même malade, certaines nuits je ne dormais pas. Pourtant, habituellement, j’encaisse bien les émotions.

Je me préparais à six semaines non-stop de travail et je me retrouve à l’arrêt pour dix jours. On sent la pression arriver de toute part, notamment dans les Ehpad. Si une patiente en Ehpad a de la fièvre, le SAMU ne viendra pas la chercher, cela ne fait pas partie des cas prioritaires. »

« Le but est de sécuriser au maximum les femmes qui vont accoucher »

Géraldine Morel, 52 ans, sage-femme en hôpital privé et en libéral dans la région d’Annecy (Haute-Savoie)

« Ce ne sont pas mes patientes les plus stressées. Celles à qui j’ai dit qu’on devait annuler les cours de préparation à la naissance sont chouettes ! Elles s’inquiètent pour nous, nous demandent si ce n’est pas trop difficile. Elles savent qu’elles sont là pour un événement positif et qu’il se produit des choses dramatiques à côté.

Nous ne sommes pas préparés. J’ai puisé dans un vieux stock de masques datant de la grippe H1N1 de 2009. Ils sont sûrement périmés, mais cela rassure les gens. Jeudi, en allant à la pharmacie pour m’approvisionner, j’ai appris que je ne pouvais avoir que six masques chirurgicaux par semaine, comme les kinésithérapeutes, et que je ne devais en porter que pour accompagner mes patientes “confirmées Covid-19”. Mais si nous, nous ne faisons pas de prévention, que va-t-il se passer ?

« Tout d’un coup, les sages-femmes deviennent la solution à tout, alors qu’on est inexistantes habituellement dans le système »

Les masques commencent à arriver, d’accord. Le flou dans lequel on est me stresse. On attend un tsunami. C’est maintenant que les cas vont vraiment apparaître. Une de mes collègues est confinée car son mari vient d’être testé positif. Le but est de sécuriser au maximum les femmes qui vont accoucher. Si elles ont l’impression que nous n’avons pas les moyens de faire, c’est grave. La pandémie, c’est sûr, va générer d’autres pathologies plus tard, car le stress collectif est trop fort.

A l’hôpital, le parcours d’entrée des futures mamans a été réorganisé, éloigné des autres patients. Pour l’heure, les papas sont autorisés dans les salles de naissance, mais plus dans les services après. Nous ne sommes pas certaines que cela va rester comme ça.

Vendredi matin, le conseil de l’ordre a diffusé des consignes. Les nouveau-nés n’auront pas à être séparés de leur mère. L’allaitement ne sera pas contre-indiqué. Mais les accouchées rentreront chez elles après vingt-quatre heures. Et toutes les maternités de la Haute-Savoie vont déléguer le suivi des grossesses “à bas risque” aux sages-femmes libérales. Tout d’un coup, les sages-femmes deviennent la solution à tout. On compte beaucoup sur nous, alors qu’on est inexistantes habituellement dans le système.

Un anesthésiste vient de proposer de donner des cours de premiers soins en réanimation, je vais y aller avec deux collègues. Je me suis entendue répondre à une future mère : essayons de rester calmes et confiants. »

« On trie les patients en fonction de la gravité : blanc-gris et noir »

Claire Paris, 49 ans, infirmière au CHU de Nantes (Loire-Atlantique)

« En temps normal, je travaille au service de médecine polyvalente d’urgence, mais depuis le début de l’épidémie, j’ai proposé d’aider mes collègues au service des maladies infectieuses et tropicales (SMIT), en première ligne pour recevoir les patients Covid. On vit au jour le jour, je dirais même heure par heure.

Claire Paris, infirmière au CHU de Nantes (Loire-Atlantique).
Claire Paris, infirmière au CHU de Nantes (Loire-Atlantique). CLAIRE PARIS

Au SMIT, on trie les patients en fonction de la gravité. Il y a deux zones : blanc-gris et noir. Blanc, ce sont les patients négatifs au Covid ; gris, on ne sait pas encore les résultats donc on prend les mêmes précautions que s’ils l’avaient. Et le secteur noir, ce sont ceux dont le prélèvement est revenu positif, qui nécessitent une hospitalisation avec des soins.

« On a l’habitude des situations pas drôles, on essaie de faire preuve de dérision. Mais les médecins sont assez préoccupés, on les sent inquiets »

Au départ, ce qui était surtout impressionnant, c’était les arrivées des gens dépistés qui revenaient d’un cluster, ou directement en brancard. La consigne est de se cacher quand le brancard passe. C’est une procédure d’entrée à laquelle on n’est pas habitué.

On n’a plus le droit de prendre nos pauses tous en même temps. Le self a été fermé. On se réorganise. J’ai connu la crise H1N1, mais ce n’était pas du tout la même ambiance. Il ne faut pas céder à la panique mais, en même temps, on a des infos qui ne sont pas rassurantes, donc je suis entre les deux, j’essaie de positiver. On a l’habitude des situations pas toujours drôles, on essaie de faire preuve de dérision. Mais les médecins sont assez préoccupés, on les sent inquiets. On est dans l’attente du tsunami, on sait que ça va arriver mais on ne sait pas quand. C’est une espèce de calme avant la tempête, mais on est prêts. »

« Ce n’est que le début de la guerre et on commence déjà à perdre des soldats »

Mathias Wargon, 53 ans, chef des urgences à l’hôpital Delafontaine à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis)

« Je n’aime pas l’expression “médecine de guerre”. Je lui préfère le terme de médecine de catastrophe. Je suis un civil. Si j’avais voulu faire de la médecine de guerre, je serais entré dans l’armée. Ici, à Saint-Denis, ce n’est pas encore la guerre, mais l’hôpital, tout l’hôpital s’est mis en configuration de guerre cette semaine.

Mathias Wargon, chef des urgences à l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis).
Mathias Wargon, chef des urgences à l’hôpital Delafontaine, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis). MATHIAS WARGON

Notre labo prépare des tests. On a vidé les services pour accueillir les patients Covid. Il y en a aujourd’hui seize, intubés en réanimation. Les entrées sont filtrées, les visites limitées. Aux urgences, on a totalement modifié notre mode de fonctionnement : on réoriente vers le privé les cas les moins graves.

« A tous les niveaux, l’hôpital s’est mis en branle pour faire face à l’épidémie. Cela rend d’autant plus choquant le décalage avec la vie réelle »

Tous les midis, une cellule de crise se réunit pendant une heure, une heure et demie, pour gérer tous les problèmes (les lits, le matériel) et parfois en contradiction avec les décisions prises la veille. Je passe mes journées à régler des problèmes. Ma vie se résume à l’hôpital, je ne vis que dans le coronavirus.

Ce qui est marquant, c’est que tout l’hôpital s’est mis au diapason. Les ego ont été mis de côté. Les médecins, les infirmiers, l’administration, les syndicats…, à tous les niveaux, l’hôpital s’est mis en branle pour faire face à l’épidémie. Cela rend d’autant plus choquant le décalage avec la vie réelle : on voit des images à la télévision de gens qui se baladent dans les rues comme si de rien n’était alors que nous, on se prépare à la guerre.

Ce n’est que le début de la guerre et on commence déjà à perdre des soldats. Aux urgences, trois médecins, une infirmière, une aide-soignante et un brancardier sont atteints par le coronavirus. Ils sont confinés chez eux le temps de guérir. La peur. On en a beaucoup parlé cette semaine. La peur de la contamination. La peur de rentrer à la maison et de contaminer ses proches. La peur de voir mourir des gens. La peur d’avoir à choisir entre les patients. »

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