A peine acquitté, le mécène Osman Kavala de nouveau arrêté en Turquie

Ce placement en garde à vue intervient alors qu’un tribunal avait acquitté, un peu plus tôt mardi, dans une autre affaire, cette figure de la société civile à l’issue d’un procès lié à des manifestations antigouvernementales en 2013.

Le Monde avec AFP Publié le 18 février 2020 à 18h18 - Mis à jour le 18 février 2020 à 23h37

Temps de Lecture 3 min.

Devant le tribunal de Silivri, la porte-parole du mouvement de solidarité de Taksim, Mucella Yapici (au centre), laisse éclater sa joie après l’annonce de la libération de plusieurs figures de la société civile turque, le 18 février.
Devant le tribunal de Silivri, la porte-parole du mouvement de solidarité de Taksim, Mucella Yapici (au centre), laisse éclater sa joie après l’annonce de la libération de plusieurs figures de la société civile turque, le 18 février. OZAN KOSE / AFP

La première décision était inattendue, la seconde l’est tout autant. Un tribunal turc a acquitté, mardi 18 février, plusieurs figures majeures de la société civile, dont le célèbre mécène Osman Kavala, qui étaient jugées lors d’un procès emblématique de l’érosion des libertés en Turquie. Le tribunal avait, en outre, ordonné la libération de l’homme d’affaires, emprisonné à Silivri, près d’Istanbul, depuis plus de deux ans.

Mais quelques heures plus tard, l’annonce de l’émission d’un nouveau mandat d’arrêt a suscité un choc chez les soutiens du mécène réunis dans un restaurant situé près de la prison. Osman Kavala a donc été placé en garde à vue juste après avoir quitté sa prison. Selon l’agence de presse étatique Anatolie, M. Kavala était attendu à sa sortie de prison par des enquêteurs qui l’ont emmené au siège de la police antiterroriste à Istanbul dans la soirée pour le placer en garde à vue.

Les accusés étaient poursuivis pour leur implication dans des manifestations antigouvernementales en 2013, connues sous le nom de « mouvement de Gezi », qui critiquait l’actuel président Recep Tayyip Erdogan, alors premier ministre. Le tribunal a aussi dissocié les dossiers de sept autres accusés absents mardi, dont le journaliste Can Dündar, qui s’est exilé en Allemagne.

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Alors que l’acquittement de M. Kavala avait été salué par les ONG et plusieurs pays étrangers, sa nouvelle arrestation risque de susciter une avalanche de critiques et de renforcer le sentiment d’un acharnement contre le mécène, plusieurs fois pris à partie par M. Erdogan.

Accusé de « financer les terroristes »

Dans un communiqué, Amnesty International a appelé à « libérer immédiatement » M. Kavala, qualifiant la décision de l’arrêter après son acquittement de « cynique et cruelle ». « Cette initiative, illégitime et motivée par un désir de vengeance, montre encore une fois que la justice turque est étroitement contrôlée par le pouvoir politique », a déclaré à l’Agence France-Presse (AFP) la représentante en Turquie de Human Righs Watch, Emma Sinclair-Webb.

Cet homme d’affaires et philanthrope âgé de 63 ans, connu des cercles intellectuels en Europe, était notamment accusé d’avoir financé le mouvement de Gezi. Il risquait la prison à vie.

En décembre, la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) avait réclamé sa libération immédiate, soulignant l’absence de « faits, informations et preuves » dans l’acte d’accusation. Parmi les éléments de l’accusation figurait une carte de la répartition des abeilles sur le territoire turc, trouvée dans le téléphone du mécène. Le document a été présenté comme une preuve que celui-ci entendait redessiner les frontières du pays.

Le président Erdogan avait plusieurs fois attaqué nommément Osman Kavala, l’accusant de « financer les terroristes » et d’être « le représentant en Turquie » du milliardaire américain d’origine hongroise George Soros, bête noire de plusieurs dirigeants autoritaires dans le monde.

Un procès emblématique des pressions contre la société civile

Pour nombre d’organisations non gouvernementales (ONG), ce procès, qui reposait sur peu d’éléments concrets, visait à intimider la société civile pour dissuader toute nouvelle manifestation d’envergure contre Recep Tayyip Erdogan, qui, depuis 2003, dirige la Turquie d’une main de plus en plus ferme. La décision rendue mardi intervient quelques jours après l’acquittement de la célèbre romancière Asli Erdogan dans un autre procès symbolique où elle était accusée d’activités « terroristes ».

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Le « procès de Gezi » était emblématique des pressions croissantes contre la société civile en Turquie, en particulier depuis une tentative de putsch en juillet 2016 contre Recep Tayyip Erdogan suivie de purges massives. Les acquittements de mardi interviennent ainsi à la veille de la reprise d’un autre procès emblématique, celui de plusieurs défenseurs des droits humains, dont le président honoraire d’Amnesty International en Turquie, jugés pour « terrorisme ».

Dans ce contexte, l’acquittement prononcé mardi était « tout à fait inattendu », a déclaré à l’AFP Andrew Gardner, chercheur d’Amnesty International en Turquie. « Dommage qu’Osman Kavala ait été injustement emprisonné pendant tout ce temps », a-t-il ajouté.

« S’en prendre à des défenseurs des droits humains »

« Toute cette affaire a causé d’immenses souffrances à ceux qui ont été visés à tort, à commencer par Osman Kavala. C’est un procès dont le seul but était de s’en prendre à des défenseurs des droits humains », avait abondé Emma Sinclair-Webb. Le maire d’Istanbul, Ekrem Imamoglu, l’un des principaux opposants de M. Erdogan, avait quant à lui salué une décision qui « renouvelle notre confiance dans la justice ».

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Le mouvement de Gezi a commencé avec un sit-in pour défendre le parc de Gezi, l’un des rares espaces verts au cœur d’Istanbul. A la suite d’une répression brutale, il s’est transformé en mouvement plus global contre M. Erdogan. Hétéroclite, le mouvement rassemblait pêle-mêle des militants écologistes, des étudiants manifestant pour la première fois, des associations défendant les droits des femmes ou encore des musulmans anticapitalistes. Le président Erdogan décrit régulièrement le mouvement de Gezi comme une « tentative de coup d’Etat » préfigurant une tentative de renversement, bien réelle celle-là, en juillet 2016.

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Le Monde avec AFP

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