A Tarragone, l’explosion d’une usine chimique inquiète la population

La déflagration, qui a fait trois morts et sept blessés, suscite de nombreuses questions sur la sécurité du site et le contrôle de la pollution.

Par Publié le 16 janvier 2020 à 10h53

Temps de Lecture 4 min.

Image fournie par les pompiers catalans  montrant l’incendie de l’usine chimique IQOXE à Tarragone (Espagne), le 14 janvier.

Comment un tel accident a-t-il pu se produire ? Pourquoi la sirène d’alarme ne s’est-elle pas mise en marche ? Quel est le danger réel du polygone pétrochimique de Tarragone ? Devant la mairie de cette ville du sud de la Catalogne, au nord-est de l’Espagne, ces questions reviennent en boucle dans les conversations des centaines de manifestants, consternés et inquiets, réunis mercredi 15 janvier au soir, masques antipollution sur le visage et pancartes « Nous voulons respirer » à la main.

La veille, aux environs de 18 h 40, une violente explosion, qui a fait trois morts et sept blessés, s’est produite dans une cuve de 20 tonnes d’oxyde d’éthylène, un gaz très volatile et hautement inflammable, sur le site de l’usine Iqoxe, spécialisée dans la fabrication de dérivés de cet hydrocarbure (glycol, détergeant, dégivrant…). La puissance de la déflagration a provoqué l’éjection du couvercle du réservoir.

« Beaucoup de gens sont sortis avec leurs enfants et ont pris leur voiture, mais les rues sont étroites et c’était la panique », Isabelle Moya riveraine de l’usine Iqoxe

Cette chape de métal de près d’une tonne a parcouru plus de 2,5 kilomètres dans les airs avant de s’encastrer au troisième étage d’un immeuble, provoquant l’effondrement du plafond d’un appartement sur un homme de 59 ans, qui en est mort. Un travailleur est décédé dans l’usine, où l’explosion a été suivie d’un important incendie, qui s’est propagé dans d’autres cuves d’oxyde de propylène et n’a été éteint que vingt-quatre heures plus tard. Un autre employé est mort de ses brûlures à l’hôpital.

« Nous avons eu très peur. Les vitres se sont mises à trembler, une porte s’est déformée. Il n’y avait pas d’odeurs particulières mais avec la fumée nous avions le nez et les yeux irrités », explique Isabel Moya, 68 ans, qui manifeste avec sa sœur jumelle en direction du siège de l’Association des entreprises chimiques de Tarragone pour crier sa colère. Toutes deux se trouvaient chez leur sœur, dans le quartier de Bonavista, à moins d’un kilomètre des lieux de l’explosion lorsque celle-ci s’est produite. « Beaucoup de gens sont sortis avec leurs enfants et ont pris leur voiture, mais les rues sont étroites et c’était la panique… », ajoute-t-elle.

« Nous voulons plus de transparence »

Durant près de vingt minutes, aucune information officielle n’a été diffusée et c’est sur les réseaux sociaux que la population a cherché des explications à la déflagration et à la colonne de fumée qu’ils pouvaient voir à des kilomètres à la ronde. Ce n’est que vers 19 heures, que les services de Protection civile ont activé le protocole d’urgence et envoyé les pompiers, et à 19 h 15, qu’ils ont ordonné le confinement des 300 000 habitants des villes alentours. Une mesure levée moins d’un quart plus tard, les autorités ayant écarté l’existence d’un nuage toxique, du fait de la rapide combustion du gaz et de légers vents favorables entraînant la fumée vers la mer. « Nous voulons plus de transparence, plus d’informations sur les protocoles de sécurité et sur les matériaux qui sont stockés là-bas », demande Alba Vallve, architecte de 33 ans à Vila-Seca, une des deux communes où le confinement a été maintenu jusqu’à 21 h 30.

Dans la foule, tous veulent comprendre pourquoi l’information a tant tardé. Selon le sous-directeur de Protection civile, Sergi Delgado, Iqoxe n’aurait pas suivi le protocole et communiqué rapidement sur l’incident et les substances concernées, « ce qui a compliqué l’évaluation » de la dangerosité des émanations. Une enquête a été ouverte par les autorités catalanes.

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Joan Ramon Mendo, technicien du Groupe d’études de l’environnement et de protection des écosystèmes catalans est plus que sceptique sur les résultats.

« Nous ne savons rien sur les sous-produits et dérivés de l’oxyde d’éthylène et de propylène qui ont pu se propager, ni comment ont été faites les mesures de pollution, dit-il. Nous avons eu de la chance que le vent soit favorable et que la plaque de métal ne percute pas une cuve de pétrole ou de gaz. Cela aurait provoqué un effet domino, d’autant qu’une usine toute proche travaille avec des substances très dangereuses qui sont des précurseurs d’explosifs. La densité même du site pose un grave problème de sécurité ».

Le polygone pétrochimique de Tarragone s’étend sur près de 1 200 hectares.

Quatre accidents en moins d’un an

M. Ramon Mendo souligne aussi que les industries peuvent réaliser des « autocontrôles de sécurité », qui leur permettent de choisir l’heure et la date de leur audit. « L’administration devrait privilégier les inspections surprises », conclut-il. Car l’accident de mercredi n’est que « le dernier d’une longue liste, qui témoigne du grave problème de pollution dont nous souffrons », ajoute Adria Palleja, ingénieur et porte-parole de la plate-forme citoyenne Cel Net, à l’origine de la manifestation.

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En mai 2019, la fuite d’une cuve d’ammoniaque de l’entreprise Carburos Metalicos, a provoqué la mort d’un employé, un blessé dans un état très grave et 14 blessés légers, et bien que les autorités aient assuré que le nuage toxique était contrôlé grâce à un mur d’eau, une forte odeur s’est propagée aux alentours du site. En juillet, un incendie s’est déclenché dans l’entreprise de logistique Miasa et a détruit un entrepôt, brûlant des produits de nettoyage et des aérosols. A peine quelques jours plus tard, un autre incendie a eu lieu dans une entreprise chimique, Clariant, au niveau d’une chaudière d’huile thermique. Au total, quatre accidents en moins d’un an. Riverains et syndicats réclament la révision des plans de sécurité et un état des lieux de la pollution.

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