La Fondation du camp des Milles redoute la montée des extrêmes

L’établissement s’inquiète de la prise en tenaille des libertés d’expression et des médias par l’islamisme radical et le nationalisme.

Par Publié le 06 mai 2019 à 07h00

Temps de Lecture 16 min.

En avril, la Fondation du camp des Milles a réédité son Petit manuel de survie démocratique. « Une réédition imposée par le contexte sociétal et les menaces contre la démocratie », annonce-t-elle dans son avant-propos. Dans cet ouvrage publié en 2015, elle y démontre, graphiques à l’appui, qu’une démocratie se transforme en un régime autoritaire lorsque la minorité agissante, qui accède au pouvoir par la force ou par les urnes, s’appuie sur la perte de repères pour attaquer les institutions, les élites et les médias.

Si la France n’a pas basculé, la fondation s’inquiète. « Aujourd’hui, ces libertés sont prises en tenailles par deux extrémismes majeurs, islamiste d’une part et nationaliste de l’autre, qui s’alimentent l’un l’autre. Les islamistes radicaux prennent prétexte du nationalisme agressif qui stigmatise les musulmans pour séduire et s’autojustifier, et les nationalistes se servent des attentats et de la dimension conquérante du djihad pour en faire autant », explique son président, Alain Chouraqui, directeur de recherche émérite au CNRS.

« Le risque pour la démocratie est plus de quatre fois supérieur à ce qu’il était en 1990 » Alain Chouraqui, directeur de recherche émérite au CNRS

Son analyse s’appuie notamment sur l’indice d’analyse et d’alerte républicaine et démocratique (AARD) que la fondation calcule à partir de huit indicateurs : chômage des jeunes ; bénéficiaires du revenu de solidarité active (RSA) ; intolérance ; votes extrémistes ; actes racistes ; atteintes aux personnes ; les crimes et délits ; les thématiques identitaire et sécuritaire dans les débats parlementaires.

« La version 2019 de l’indice AARD montre une progression et rejoint un niveau où le risque pour la démocratie est plus de quatre fois supérieur à ce qu’il était en 1990, indique M. Chouraqui. L’année 2018 voit ainsi un développement de la thématique sécuritaire et une augmentation massive, en nombre et en gravité, des actes antisémites, qui tire vers le haut le total des actes racistes. La tendance lourde de l’indice réapparaît ainsi en 2018, après deux années de baisse, que l’on peut expliquer par les réactions fermes des pouvoirs publics après les attentats de 2015 et par la résilience des Français, qui ont évité les amalgames dangereux entre terroristes et musulmans. »

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Cet exemple d’« un pouvoir politique qui montre le chemin » incite M. Chouraqui à penser que « la démocratie française n’est pas impuissante pour faire face aux attaques contre les médias et les journalistes ». Selon lui, il revient également aux citoyens d’agir. « Nous mettons toujours l’accent sur les résistances individuelles, collectives mais aussi institutionnelles qui ont marqué l’histoire. Dans une démocratie, les citoyens peuvent réagir : c’est le cas des jeunes face au réchauffement climatique qui ont compris que tout ne se joue pas au niveau politique. »

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Son analyse sur le niveau de vigilance des médias vis-à-vis des discours extrémistes est moins sévère que celle d’autres observateurs tel Daniel Schneidermann, qui, dans Berlin 1933. La presse internationale face à Hitler (Seuil, 2018), démontre l’aveuglement des journalistes d’hier face au nazisme, pour mieux mettre en garde ceux d’aujourd’hui, impuissants face aux « petits démons » contemporains. « La situation me semble contrastée, observe Alain Chouraqui. Il y a d’une part une plus grande conscience du danger et une plus grande attention aux leçons du passé. Il y a en particulier un vrai travail à saluer de la part des médias contre les “fake news”, mortifères pour la démocratie. Cependant, malgré certains efforts, il y a une tendance à valoriser l’immédiateté, l’émotionnel et les provocations qui peuvent être décisives quand l’histoire hésite comme aujourd’hui. Il y a surtout une accoutumance aux propos extrémistes. Le débat depuis quelques années – crise des “gilets jaunes” exclue – a été dominé par la dimension identitaire – et notamment par les questions d’immigration –, un sujet légitime mais sa prégnance a été historiquement le moteur de l’engrenage qui mène au pire. Une dérive que les médias ont fini par accompagner. »

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La situation en Hongrie et en Pologne est autrement préoccupante. « Dans plusieurs pays européens, on observe que les médias sont menacés par l’extrémisme offensif, puis manipulés par l’extrémisme au pouvoir, affirme Alain Chouraqui. Chaque pays a son cheminement propre, mais les atteintes à l’indépendance des médias par le pouvoir politique signent l’évolution vers un régime autoritaire, la promotion de valeurs nationalistes ou religieuses radicales et l’affaiblissement systématique des contre-pouvoirs. »

Cet article a été réalisé dans le cadre d’un partenariat avec la Fondation du camp des Milles.

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