Marcel Gauchet : la crise du coronavirus montre que « nous ne jouons plus dans la cour des grands »

Pour l’historien et philosophe, la crise sanitaire a mis en lumière les défaillances administratives et institutionnelles françaises et doit être « l’occasion d’une épreuve de vérité » pour le pays.

Propos recueillis par Publié le 06 juin 2020 à 03h39 - Mis à jour le 06 juin 2020 à 13h50

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Historien et philosophe, Marcel Gauchet est directeur d’études émérite à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (Ehess) et rédacteur en chef de la revue Le Débat (Gallimard).

Marcel Gauchet à Paris en 2013.

De quoi la crise sanitaire qui a touché la France a-t-elle été le révélateur ?

Nous avons pris conscience de l’extrême vulnérabilité de notre système de fonctionnement collectif. Nous vivions sans aucune anticipation stratégique d’une telle menace, alors que les épidémies, en Asie, sont une préoccupation familière. En France, l’impréparation a été totale ! Notre système de santé, supposé être l’un des meilleurs du monde, s’est révélé sous-dimensionné et très mal géré. L’effet du confinement nous classe en outre parmi les mauvais élèves en Europe. Nous ne jouons plus dans la cour des grands.

Un autre élément a été décisif pour la conscience française : la mesure du délabrement de l’Etat et, plus largement, de notre système de décision politique, complètement désarticulé.

C’est-à-dire ?

Les décisions, pendant cette crise, ont été rendues de manière souvent incompréhensible pour les citoyens. L’Etat a présenté son pire visage, soit une étroitesse bureaucratique, un côté tatillon, autoritaire, voire persécuteur, sans se montrer efficace pour autant. Le jacobinisme impotent, ce n’est pas possible ! On pouvait accepter ces mauvais côtés quand cela marchait ; mais si c’est inefficace, ça devient insupportable.

L’attestation dérogatoire de déplacement restera, par exemple, comme un chef-d’œuvre dans les annales de la folie bureaucratique. Il faut la conserver pieusement pour l’édification des générations futures !

Par ailleurs, le Parlement n’a pas existé pendant cette crise. Quant aux pouvoirs décentralisés, ils ont pris des initiatives dans la cacophonie. Tout cela a donné l’impression, impalpable, d’une défaillance collective. C’est un choc, une blessure narcissique profonde.

C’est aussi le réveil d’un somnambule. Au sortir de cette crise, la France a besoin d’un audit politique. Qu’est-ce qui s’est passé ? D’où viennent ces cafouillages incompréhensibles ? C’est le seul moyen d’éviter la folie pénale qui risque de nous encombrer pendant des années.

Beaucoup de pays ont été surpris par l’ampleur de la crise. Certains s’en seraient-ils pourtant mieux sortis ?

Oui ! Nous avons pu mesurer que nous étions parmi les cancres en Europe, réduits à notre situation de pays méditerranéen, au même titre que l’Espagne ou l’Italie !

Avec l’Allemagne, nous ne jouons plus dans la même catégorie. La vulnérabilité de notre système économique est apparue de manière criante, tandis que celui de l’Allemagne et ses choix industriels se sont révélés payants.

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