« Quelle histoire racontera-t-on si l’on ne cherche que la sécurité ? »

Partant d’une publicité qui vante le fait de n’avoir rien à raconter, l’écrivain Arno Bertina s’interroge, dans une tribune au « Monde », sur l’obsession de la sécurité et sur la permanence possible des gestes barrières une fois la pandémie terminée.

Publié le 23 mai 2020 à 11h09 Temps de Lecture 5 min.

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Tribune. Le 9 mai, alors que le confinement n’était pas encore levé, je découvre en 4 mètres sur 3 une publicité pour une compagnie d’assurance. Pas de photographie, un travail très sobre : une bulle de dialogue, « Non, rien » signée « Marie, assurée depuis trois ans ». La seconde bulle n’est pas l’amorce d’un dialogue mais un commentaire : Quand on est bien assuré, on n’a pas grand-chose à raconter.

Certainement, cette campagne de publicité aura été imaginée et validée avant la pandémie. Mais elle me parle du monde sur le seuil duquel nous nous trouvons peut-être, reconfiguré par le Covid-19 et toutes les mesures qui ont été prises depuis que le nouveau coronavirus est apparu. Plus précisément, je crois qu’elle parle de ce qui m’angoisse dans le monde d’après. Ou dans le monde que dessine mon angoisse.

Les gogos que nous sommes

Je m’explique. Parce que Marie est (bien) assurée, elle n’aurait rien à raconter. Sur le plan logique c’est un coup de force misanthrope dont le sous-texte est : les gens ne parlent que de leurs misères : un dégât des eaux, un rétroviseur arraché, une location de vacances pourrie, etc. Cela me fait penser à ce passage dans lequel Nietzsche dit en substance : « Heureusement que le pain est cher, sinon de quoi parleraient ces gens ? ! »

Mais cette publicité n’est pas cynique et provocatrice comme Nietzsche put l’être, bien sûr que non, car ces pubards veulent vendre leur idée à cette compagnie d’assurance qui, elle, veut vendre ses polices aux gogos que nous sommes. Lesquels gogos sont supposés aimer se voir dans la peau de cette Marie qui n’a « pas grand-chose à raconter ».

Ce mutisme-là, découragé (j’allais parler mais finalement « non, rien », je n’ai « pas grand-chose à raconter ») serait donc désirable. Une vie sans histoires. On touche là le fond du fond de l’idéal bourgeois : aucun accident, rien qui vienne contredire la vie végétative de l’épargne, des placements de bon père de famille, des vies sans une once de panache, ne supposant pas qu’on ait besoin de courage, de risquer quoi que ce soit.

Fascinant. L’effroi serait si grand, maintenant que le virus est parmi nous, invisible mais tueur, qu’il ferait de ce mutisme dépressif un idéal commercialisable, susceptible de rapporter de l’argent (aux agences publicitaires et aux assureurs en l’occurrence). Fascinant. Placardée à cent mètres de chez moi quelques jours avant la pandémie, cette publicité interfère maintenant avec les injonctions qui s’accumulent dans ma tête depuis le confinement. Celles concernant les gestes barrières et les masques, notamment.

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