OLIVIER BONHOMME

Anne-Marie Moulin : « Les réactions irrationnelles sont le lot de toutes les épidémies »

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Publié le 14 février 2020 à 01h28 - Mis à jour le 17 février 2020 à 17h19

Anne-Marie Moulin est médecin et philosophe. Spécialiste des maladies tropicales, directrice de recherche émérite au CNRS (laboratoire SPHère de philosophie et d’histoire des sciences), elle a notamment publié Le Médecin du prince. Voyage à travers les cultures (Odile Jacob, 2010).

L’épidémie provoquée par le coronavirus SARS-CoV-2 (appelé 2019-nCoV jusqu’au 12 février) déclenche en France, où très peu de cas ont été déclarés, des manifestations de racisme à l’encontre de la communauté asiatique. Comment comprendre ces réactions violentes et irrationnelles ?

Le coronavirus est entré dans la vie quotidienne des Français, qui suivent en temps réel les événements et leur interprétation par les experts. Faute de pouvoir s’attaquer directement au virus, ce sont leurs porteurs potentiels qui retiennent l’attention du public : les personnes aux traits asiatiques sont une cible toute trouvée, qui permet de concentrer les angoisses.

Les réactions irrationnelles de ce type sont le lot de toutes les épidémies. On les observait déjà lors de la « peste d’Athènes », la plus ancienne sur laquelle on ait véritablement des informations.

Que nous apprend cet épisode antique sur nos peurs collectives ?

Cette épidémie a sévi par vagues de 430 à 426 av. J.-C. On ne sait pas quel est l’agent infectieux qui l’a provoquée, mais ce qui paraît à peu près certain, au vu des symptômes décrits, c’est qu’il ne s’agissait pas du bacille Yersinia pestis – les Grecs et les Romains désignaient par le mot « peste » toute affection épidémique.

Les réactions de la société athénienne face à la maladie ont été très bien décrites par Thucydide [460-397 av. J.-C.], dans le deuxième livre de son Histoire de la guerre du Péloponnèse. Les morts se comptent par milliers, et l’historien rapporte un « désordre moral croissant ». Les médecins ne soignent plus, les gouvernants ne gouvernent plus, les citoyens ne reconnaissent plus les liens d’amitié et de solidarité entre eux, ne respectent plus les dieux, enterrent les morts n’importe comment…

On retrouvera ce comportement anomique – au sens de Durkheim, c’est-à-dire sans lois – dans les épidémies ultérieures.

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Notamment lors de la peste noire, qui a tué de 30 % à 50 % des Européens en cinq ans (1347-1352), soit environ 25 millions de personnes… Dans « La peur en Occident » (Fayard, 1978), l’historien Jean Delumeau dépeint également la mise en quarantaine de la ville assiégée par la maladie, devenant « anormalement déserte et silencieuse ». Une situation proche de celle que vivent aujourd’hui les habitants de Wuhan, la ville chinoise d’où est partie l’épidémie de coronavirus ?

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