BD : la polysémie de la case noire

De simples à-plats d’encre traversent la bande dessinée depuis ses origines. Fumisterie ? Loin de là : par leur polysémie, ils montrent toute la richesse de cet art narratif.

Par Publié le 28 janvier 2018 à 08h00 - Mis à jour le 05 février 2018 à 15h59

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Image extraite d’« Histoire de Mr Lajaunisse », de Cham (1839).
Image extraite d’« Histoire de Mr Lajaunisse », de Cham (1839). THE YALE UNIVERSITY LIBRARY CATALOGUE

Un à-plat d’encre de Chine, parfois incrusté de texte, de bulles, de signes : en bande dessinée, la case noire serait-elle une fumisterie ? Elle est là dès l’origine. Cham l’ose en 1839 dans Histoire de M. Lajaunisse : deux cases noires montrent la chambre dans laquelle le personnage se couche après avoir soufflé sa chandelle. Gag innocent ? Pas seulement : « Cette intrusion de l’abstrait au beau milieu d’une narration par l’image est un moyen de questionner le médium, de pointer du doigt son fonctionnement et de mettre le lecteur en déroute », analyse Camille Filliot dans sa thèse intitulée La Bande dessinée au siècle de Rodolphe Töpffer (université Toulouse-Le Mirail, 2011).

Dès lors, les auteurs s’emparent du ­concept. Gustave Doré en fait les « ténèbres de l’antiquité » dans L’Histoire de la sainte Russie (1854).

« Histoire de la Sainte Russie », de Gustave Doré.
« Histoire de la Sainte Russie », de Gustave Doré. BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

Quand, en 1882, la toile Combat de nègres dans un tunnel, de Paul Bilhaud, est exposée au parodique salon des Arts incohérents, elle suscite une floraison de cases noires dans la « littérature en ­estampes », avec comme point d’orgue les déclinaisons colorées de l’Album primo-avrilesque (1897), d’Alphonse Allais : « Première communion de jeunes filles chlorotiques par un temps de neige », « Récolte de la tomate par des cardinaux apoplectiques au bord de la mer Rouge »…

Extrait d’« Album primo-avrilesque », d’Alphonse Allais (1897).
Extrait d’« Album primo-avrilesque », d’Alphonse Allais (1897). BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

Littéral, figuratif, abstrait

Hergé reprend l’idée dès Tintin au pays des Soviets (1930) : cet amateur d’art moderne place une case noire après une bagarre dans l’obscurité, peut-être une citation du Carré noir sur fond blanc (1915), de Malevitch. Elle revient dans presque tous les albums du ­reporter à la houppette, souvent pour un ­effet de suspense. « En ne montrant rien d’une scène, le dessinateur déclenche des images dans l’imagination du lecteur », écrit Scott McCloud dans L’Art invisible (Vertige Graphic, 1999), essai en BD sur la BD.

« Les Dingodossiers », de Gotlib et Goscinny (1967).
« Les Dingodossiers », de Gotlib et Goscinny (1967). GOTLIB ET GOSCINNY/DARGAUD

La case noire parcourt les genres et les époques : c’est un running gag pour Goscinny, avec Gotlib dans Les Dingodossiers (Dargaud, 1967) ou avec Morris dans La Guérison des Dalton (Dargaud, 1975). C’est une contrainte narrative pour Lewis Trondheim dans Genèses apocalyptiques (L’Association, 1999) : une case noire ouvre et clôt chacune de ses courtes cosmogonies pessimistes. La première montre le néant d’avant la création, la seconde, la fin de ce monde.

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En 1986, aux Etats-Unis, Frank Miller en fait une séquence époustouflante dans The Dark Knight Returns (Urban Comics, 2014). Un dialogue s’inscrit dans neuf cases noires, les trois suivantes sont striées de bandes claires, portant comme un motif abstrait. Il faut tourner la page pour comprendre : Batman a écarté les doigts de devant les yeux du méchant qu’il tient, suspendu dans le vide, au-dessus de Gotham City.

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