Stephen Bannon et « Seinfeld », le grand malentendu

Si le conseiller de Donald Trump a fait fortune grâce à la sitcom, rien ne s’oppose plus à son idéologie que l’ironie de Jerry et ses amis.

Publié le 17 février 2017 à 06h38 - Mis à jour le 27 février 2017 à 08h53 Temps de Lecture 12 min.

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Dans leur essai God Laughed – Sources of Jewish Humor (Transaction Publishers, 2014, non traduit), les universitaires américains Hershey H. Friedman et Linda Weiser Friedman posent une question vieille comme le monde : à quel puits s’irrigue l’humour juif ? Non sans quelques précautions, le couple en fait remonter la genèse à Mathusalem – le titre de leur ouvrage évoque un psaume de la Bible : « Et toi Eternel tu te ris d’eux, tu te moques de toutes nations. »

Selon leur thèse, un même fil ironique relierait la dérision biblique à celle de créateurs plus terrestres et contemporains. Au premier rang desquels Jerry Seinfeld et Larry David, coauteurs de la sitcom phare des années 1990, Seinfeld. Un épisode fameux de la série traverse d’ailleurs l’ouvrage, en introduction et en conclusion : Jerry y déplore que son dentiste se soit converti au judaïsme « seulement pour les blagues », ce qui l’embarrasse, non pas en tant que juif, mais en tant qu’humoriste. Le couple Friedman décèle dans ce gag mordant un leitmotiv du comique hébraïque : l’art du « renversement », à même, selon leur consœur universitaire Ruth Wisse, de rire des « contradictions » et de « l’incongruité » de l’expérience juive à travers les âges.

Cinglante ironie

Vingt ans après la première de cet épisode dentaire, un coup de roulette autrement douloureux vient de frapper les gencives de Jerry, Larry et leurs amis : leur série – l’une des plus rentables de l’histoire de la télévision – a indirectement favorisé l’élection de Donald Trump. De fait, le principal conseiller du président des Etats-Unis, Stephen Bannon, a constitué l’essentiel de sa fortune en acquérant, lorsqu’il était banquier d’affaires, en 1993, une partie des droits de Seinfeld. Le pourcentage exact de sa participation n’a jamais été rendu public, mais le magazine économique américain Forbes estime que « si Bannon ne détenait ne serait-ce qu’un 1 % des recettes, il aurait amassé 32,6 millions de dollars depuis 1998 ». De quoi renflouer le média d’extrême droite Breitbart News, dont Bannon fut le principal idéologue, et sur lequel Donald Trump a appuyé sa victoire.

Lire le portrait  : Stephen Bannon, éminence grise de Trump, sort de l’ombre

L’ironie est d’autant plus cinglante que Stephen Bannon est accusé par certains proches – dont son ex-épouse – d’avoir tenu, en privé, des propos antisémites. Et s’il est un point sur lequel ce triste sire semble faire consensus, c’est bien son manque absolu de second degré : le monde selon Bannon bannit le moindre relief. Ici, point de sous-entendus, de doubles sens, d’allusions à triple fond, mais des préceptes platement simplistes, arasant toute forme de complexité au bulldozer.

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