« Dans le labo photo, il y a d’abord eu une attirance physique, un désir sexuel »

L’amour sur place (ou à emporter) 4|6. Ils nous ont raconté leur histoire d’amour sur le lieu qui l’incarne le mieux. Pour Lysiane et Philippe, ce fut le laboratoire photo d’un hebdomadaire du sud-est de la France.

Par Publié le 15 septembre 2018 à 09h30 - Mis à jour le 15 septembre 2018 à 09h30

Temps de Lecture 4 min.

« Le labo photo ne nous permettait pas une plus grande liberté sexuelle. Il réglait surtout nos problèmes de lieux et d’horaires. Et désolé si cela paraît moins romantique ! » désamorce Philippe en racontant les débuts de sa relation avec Lysiane.

Sans faire preuve d’étroitesse d’esprit, l’histoire tient dans huit mètres carrés, dix à tout casser. Un cagibi au sous-sol, hermétiquement fermé, parce que « ça puait à l’intérieur ». Bravons l’interdit et ouvrons la porte, du moins dans notre imaginaire puisque le lieu n’existe plus : une forte odeur d’acide pique le nez, du fait des produits chimiques — révélateur, bain d’arrêt, fixateur. De ce labo photo peu accueillant, Lysiane, maquettiste, et Philippe, journaliste, ont fait leur « joli nid d’amour ». A l’époque, ils travaillaient quelques étages plus haut. Nous sommes en 1982, dans un hebdomadaire du sud-est de la France.

« Il y a d’abord eu une attirance physique, un désir sexuel. L’interdit est très excitant. On a passé des mois à se rencontrer comme ça, en secret. »

« Ce refuge, on l’a trouvé par hasard, raconte aujourd’hui Philippe. Mais c’était assez naturel : dans cette ambiance curieuse de sous-marin, il faisait souvent chaud, les corps étaient forcément proches. » Le tout baigné d’une lumière inactinique, d’un rouge propice à la passion charnelle des deux amants. « Il y a d’abord eu une attirance physique, un désir sexuel, raconte Lysiane. L’interdit est très excitant. On a passé des mois à se rencontrer comme ça, en secret. »

Elle a alors 26 ans, et vient de divorcer après un mariage éclair. « J’étais complètement libre et j’en ai bien profité ! » Philippe, à l’inverse, est marié depuis peu : « Ma femme était avocate, moi, journaliste. On se croisait à peine. Et puis je n’avais que 27 ans : rapidement, le regard, le cœur et l’esprit se tournent vers une autre… »

Ni fantasme, ni exhibitionnisme

A cela, s’ajoute la fièvre générale des soirées de bouclage — « avec un bon coup de rouge et de saucisson » et « des fiestas foldingues ». Avant de se retrouver entre les pinces et le papier sensible, Lysiane et Philippe vérifient toujours qu’il n’y ait personne à bord. Ni fantasme, ni exhibitionnisme, c’est l’aspect pratique qui prime. « Le labo photo ne nous permettait pas une plus grande liberté sexuelle. Il réglait surtout nos problèmes de lieux et d’horaires. Et désolé si cela paraît moins romantique ! » s’amuse celui qui, très vite, a quitté le domicile conjugal — « avec une valise, littéralement » — pour s’installer chez sa douce.

« Je lui ai demandé sa main, elle a refusé plusieurs fois, et vice-versa. Le jour J, on était pétés de trouille, les genoux qui flageolent et la mine pâle ! »

Les amants poursuivent ainsi leurs dénommées « fantaisies », mais délaissent peu à peu l’inconfort du banc de reproduction, cette « grosse bécane en forme d’araignée, avec des tiges sur les côtés ». Moins de deux ans après, en 1984, naît un petit garçon, Matthieu — « une vraie fierté, parce qu’il est parfait ». Pour le mariage, le couple attendra le 1er avril 2000 : « Elle et moi avions connu suffisamment d’aventures pour savoir qu’en quelques heures un amour de plusieurs années peut être détruit, dit Philippe. Je lui ai demandé sa main, elle a refusé plusieurs fois, et vice-versa. Le jour J, on était pétés de trouille, les genoux qui flageolent et la mine pâle ! » Dans l’argumentaire en faveur de cette union ? Payer moins d’impôt, entre autres, et faire la fête avec les derniers copains du journal.

A la fin de 1990, lassé par le rythme de l’hebdomadaire, Philippe obtient un poste dans un quotidien, dans l’Est cette fois-ci. Quelques mois plus tard, Lysiane démissionne à son tour, pour « mieux prendre le temps » d’élever leur fils. Un an avant, le journal a déménagé : le petit labo est devenu grand, installé au même étage que les autres services, « donc plus aucun moyen d’y avoir son intimité ». Son équivalent disparaîtra ensuite définitivement dans les archives du souvenir, avec le passage au numérique et l’abolition des maquettistes « à l’ancienne ».

Une forme de « plénitude du couple »

Désormais jeunes retraités, Lysiane et Philippe ont atteint une forme de « plénitude du couple ». Ils sont partis, disent-ils, de « l’hyperphysique » pour se retrouver « au cerveau ». « A l’époque, se souvient Lysiane, il m’a attirée parce qu’il avait une petite voiture décapotable ancienne, ça me paraissait incroyable ! Je le trouvais drôle, pas comme les autres. Il avait de belles lèvres, de belles mains, très douces, comme aujourd’hui. Et puis il portait les velours côtelés de cette mode-là, des pulls en V près du corps, et des chemises Façonnable que sa mère devait lui acheter ! Moi, je crois aussi que je n’étais pas mal du tout… » Philippe confirme : « Tout m’a plu chez elle ! Elle avait les plus beaux yeux du monde, extraordinaires, dont notre fils a hérité. A l’égyptienne, très bruns, presque maquillés. Un visage triangulaire et des pommettes marquées. Le reste, à l’avenant, très bien foutue, et un caractère entier. »

Aujourd’hui, l’œil de l’autre compte encore beaucoup. Le couple sait jouer des bémols, ne cherche pas toujours la note pleine, « sinon ça pète ». De la création d’une émission de jazz dans l’une des premières radios libres, à l’ébauche d’un engagement politique en faveur de Macron juste avant son élection, en passant par le partage au quotidien d’une cuisine de haut vol, ils exploitent leur marque de fabrique, « cette façon de faire des trucs ensemble, une sorte de communion intellectuelle ».

Quant à l’avenir, ils ne l’imaginent pas l’un sans l’autre. Lysiane n’a pas franchement envie de devenir grand-mère, cela voudrait dire « être vieille ». Son mari, plus loquace, en parle à sa place : « Elle n’a pas vraiment la fibre familiale. Elle a déjà donné tout son amour à notre fils, on l’a rendu meilleur que nous, on l’a cultivé, sans OGM ! » Sans se concerter, entre deux vannes, ils glissent chacun leur tour qu’ils aimeraient pouvoir « partir en même temps ».

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