L’amour sur place : « Nous nous sommes connus en disséquant un cadavre ! »

Ils nous ont raconté leur histoire d’amour sur le lieu qui incarne le mieux leur rencontre. Pour Claude et Gisèle Danglot, ce fut en fac de médecine, juste avant mai 1968. Troisième épisode de notre série « L’amour sur place (ou à emporter) ».

Par Publié le 01 septembre 2018 à 11h00 - Mis à jour le 05 septembre 2018 à 13h36

Temps de Lecture 4 min.

A l’amphithéâtre de l’Institut médico-légal de Paris.

Ce jour-là, il y a plus d’effluves de formol que d’amour dans l’air. Il plante le scalpel dans les chairs, indécis : une hémorragie a endommagé les tissus. Elle l’encourage d’un regard, avant d’ôter un amas nerveux. Ils n’ont pas 20 ans, étudient le corps humain et se côtoient tous les après-midi en travaux pratiques (TP) d’anatomie. « Nous nous sommes connus en disséquant un cadavre !, résume Claude, 73 ans, avec facétie. C’était il y a cinquante et un ans, et nous ne nous sommes jamais quittés depuis. »

Nous retrouvons Gisèle et Claude devant la faculté de médecine de la rue des Saints-Pères à Paris, où ils se sont rencontrés. Lui : géant vêtu de noir, rondeurs affables, sourire franc. Elle : oisillon flottant dans un manteau trop grand, regard calme, rire clair. Ils observent un moment l’imposante façade de la fac, un rien froide, puis franchissent la lourde porte de bronze. « Nous n’avons pas mis les pieds ici depuis des décennies. Rien n’a changé », constatent-ils. Sauf peut-être la cafétéria, dans le hall : « A notre époque, c’était une bibliothèque. » Tout près, les escaliers grimpent jusqu’au sixième étage, où se trouvaient, autrefois, les salles de TP, « là où tout a commencé ».

Vent de liberté

Paris, 1967. Claude Danglot, fils d’instituteurs, vient de Drancy, dans la Seine-Saint-Denis. Gisèle Chollet vit à Arcueil, dans le Val-de-Marne. Ils sont en deuxième année de médecine. Après le cours magistral, la promotion rejoint les tables d’anatomie. Les places sont attribuées par ordre alphabétique. Six étudiants par cadavre. Gisèle et Claude travaillent sur les jambes. « Nous devions individualiser les nerfs et les passages vasculaires sans sectionner d’artère, afin de réaliser un écorché, se souvient Claude. Un travail infiniment long. Elle m’attendait, nous étions en retard par ma faute ! »

Au fil des séances, ils font connaissance. Se rapprochent. Leur écorché reçoit une note passable. Qu’importe : ils se sont trouvés. « J’étais un peu timide, confie Gisèle. Nous révisions ensemble, choisissions les mêmes cours. Nous savions déjà tous les deux que nous irions vers la recherche. »

Très vite, une rumeur gronde dans Paris. Le printemps se profile et, avec lui, le mouvement étudiant de Mai 68. « Nous avons tout de suite compris qu’il prendrait de l’ampleur, se souvient Gisèle. A l’époque, une pesanteur écrasait la société. En particulier en fac de médecine. Les professeurs se comportaient en mandarins de droit divin. » Claude ajoute, sans ambages, « ils traitaient les étudiants comme des merdes, avec beaucoup de mépris ».

Le couple s’engage, participe aux assemblées générales, prépare les manifs. La nuit, ils dorment dans les amphis. Certains jours, ils partent en virée dans Paris sur la mobylette jaune de Claude. « Surréaliste : il n’y avait plus aucune voiture à cause de la pénurie d’essence. La ville était à nous. » Lorsque la rue des Saints-Pères est bloquée par des barricades, ils empêchent leurs camarades de jeter du septième étage des cocktails Molotov sur les CRS. « C’était infantile et dangereux. Nous voulions que nos idées progressent sans que cela dégénère. »

Les cours reprennent à la rentrée suivante. Tout est différent. Un vent de liberté souffle sur la fac, dont le fonctionnement se démocratise. Désormais, les professeurs se montrent ouverts au dialogue. Mais Gisèle et Claude s’ennuient. « Tout apprendre par cœur, ce n’était pas notre truc : nous avions besoin de réfléchir. » Ils s’inscrivent en fac de sciences et poursuivent les deux cursus en parallèle.

Services publics

Ils se marient en 1970. Gisèle fait carrière entre les laboratoires du CNRS et l’université, jonglant entre enseignement et recherche. Claude entre dans un laboratoire étudiant les virus et les bactéries pathogènes de l’eau. En 1974, ils ont un fils, Thomas. Et trois ans plus tard une fille, Lydia. Ils achètent une maison à Arcueil.

Ils y vivent toujours, aujourd’hui à la retraite. Claude, lui, continue de cultiver sa passion pour les origines de la vie en suivant des cours d’astronomie. Gisèle se concentre sur leur famille. Lorsqu’on les interroge sur l’héritage de Mai 68, ils échangent un regard sombre : « Au fil des ans, les acquis de l’époque et les valeurs de la République ont reculé : les services publics se dégradent, la qualité des soins en hôpitaux régresse, l’accès à l’éducation pour tous n’est plus assuré », égrènent-ils. « Je suis très mal à l’aise dans cette société où le maître mot est l’argent », murmure Claude.

Il porte pourtant au cœur la même ferveur qu’autrefois. Et n’a pas renoncé à ses engagements. « J’aide les gens comme je peux. » Quand il ne suit pas ses cours d’astronomie, il forme les pompiers à mieux se protéger contre la poussière d’amiante se dégageant lors des incendies, source de cancer. Amiante qui empoisonne également les locaux du tribunal de grande instance de Créteil, dénonce-t-il. « Nous nous battons pour que l’administration protège mieux le personnel. » Pas du genre à lâcher prise, Claude. Comme sur les barricades de Mai 68.

Les époux observent une dernière fois le hall de la fac de médecine, où des grappes d’étudiants bruyants défilent. « Et voilà, conclut Gisèle, avec un sourire songeur. Nous avons eu une belle vie, bien remplie, grâce à la fac de médecine et à l’ordre alphabétique. » Sans oublier l’anatomie…

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