L’amour sur place : « Dans ce cinéma, j’ai décidé que je n’aurais plus honte d’être gay »

L’amour sur place (ou à emporter) 2|6. Ils nous ont raconté leur histoire d’amour depuis le lieu qui l’incarne le mieux. Pour David, tout a commencé quand il a vu un couple d’hommes se tenir par la main dans une salle de cinéma à Paris.

Par Publié le 25 août 2018 à 10h00 - Mis à jour le 25 août 2018 à 10h00

Temps de Lecture 4 min.

Salle de Cinéma

En 1994, David a 23 ans. Attiré par l’effervescence de la capitale, cet étudiant en médecine quitte Montpellier pour passer quelques jours à Paris. Il s’engouffre par hasard dans une salle de cinéma pour voir le film à succès du moment, Forrest Gump (de Robert Zemeckis). Deux garçons s’installent à quelques rangées de lui, main dans la main, « en plein milieu de la salle », se souvient David. « Et ils sont repartis tout aussi naturellement, calmement, sans se lâcher. »

L’étudiant les regarde avec des yeux de merlan frit. C’est la première fois qu’il voit un couple d’hommes montrer de l’affection en public, à part pendant la gay pride de Montpellier, l’une des plus fréquentées au début des années 1990. Ce couple d’inconnus représente tout ce à quoi David aspire : il les trouve beaux, libres, respirant l’intelligence. C’est décidé : il fera tout pour leur ressembler.

Vingt-trois ans plus tard, David, 46 ans, a oublié où se trouve le cinéma (« Sans doute vers les Halles, car en bon provincial, je suis resté dans le centre »), mais il garde l’image de ce couple gravée dans sa mémoire. Et s’il n’a jamais revu Forrest Gump, les péripéties du héros naïf restent associées à un électrochoc synonyme de jours meilleurs.

Deux hommes qui s’aiment

« Je me suis toujours imaginé avoir une vie de couple. Très jeune. C’était un but, une aspiration, avant même de découvrir que j’étais gay à l’adolescence. » David passe ses jeunes années dans le village de Prades-le-Lez (Hérault), à quelques kilomètres de Montpellier, dans un milieu favorisé et intellectuel. La première fois qu’il entend parler de deux hommes qui s’aiment, au début des années 1980, c’est par les commérages sur un couple qui a acheté une maison dans le village. « Les gens parlaient d’eux sur le ton de la raillerie. Ils défrayaient la chronique », se souvient David, qui captait alors les bribes de conversation d’adultes.

Jusqu’à ce que l’histoire tourne à la tragédie quand l’un des hommes meurt du sida. « C’est en tout cas ce que les gens disaient », ajoute David avec des pincettes. Quelques jours plus tard, son compagnon se suicide sur sa tombe, dans le cimetière de la commune. Un choc pour David : « C’est une image qui va me marquer durablement. Pendant des années, c’est le seul récit que je possède sur l’homosexualité. Et tout le monde meurt. » Ce fait divers, peut-être un peu déformé par la rumeur et par sa mémoire, David n’en a jamais reparlé avec ses parents. Il l’avait pourtant bien en tête au moment de sa première expérience sexuelle, en 1986, « une époque où un diagnostic de sida voulait souvent dire mourir ».

Le bac en poche, David rejoint Montpellier. C’est là qu’il commence à se faire des amis dans des lieux communautaires, mais il ne se sent pas à sa place : « Je vivais de manière dichotomique avec ma vie amicale, familiale et étudiante d’un côté, et ce milieu gay de l’autre. Je n’avais pas envie de vivre scindé en deux pour le restant de mes jours ! » Le premier garçon dont il tombe amoureux vient souvent passer des week-ends à la maison, mais personne ne met les mots sur cette relation. « Lui était beaucoup plus à l’aise que moi, tout le monde savait qu’il était gay. Ce n’était pas la même chose de mon côté », dit-il.

« Dans le placard »

Fatigué de cette double vie, il rompt et parle enfin à ses parents. « Il n’y a pas eu de rejet, ils ont pris acte. Je ne les voyais pas comme des gens particulièrement progressistes, ils m’ont montré qu’ils l’étaient plus que je ne le croyais. J’espère qu’aujourd’hui les jeunes parviennent à dialoguer avec leurs parents, pour épargner à tout le monde ces années de silence… »

A l’âge de 26 ans, le jeune médecin choisit Rennes comme ville d’adoption. Mais alors que le déclic Forrest Gump a déjà eu lieu, il vit pendant plusieurs années avec un homme qui cache son homosexualité à la plupart des gens qu’il fréquente. « Dans le placard » pour reprendre la métaphore consacrée. « C’était une sorte de pas en arrière dans mon évolution, dit David, avec le recul. Depuis, nous nous sommes recroisés dans des événements un peu mondains. Il m’a fait de grands gestes pour me faire comprendre que je devais faire comme si nous ne nous connaissions pas. On s’est serré la main. »

Aujourd’hui, David vit avec Lilian, qu’il a rencontré en 2004 à Rennes « tout simplement dans un bar à l’heure de l’apéritif ». « Et ce n’était même pas un bar gay », précise le médecin, mais un café-théâtre où l’on boit du bon vin. A peine leur relation avait-elle commencé que les amoureux étaient déjà pacsés et achetaient un appartement.

Quand il arrive qu’on lui pose des questions sur sa vie privée, David répond sans sourciller : « Je dis “Lilian” comme je pourrais dire “Françoise”. Mais c’est vrai qu’il n’y a pas de photo de nous deux sur mon bureau, comme je peux en voir chez plusieurs confrères hétéros », nuance-t-il. S’il est conscient de faire partie d’un milieu privilégié, David constate encore une gêne : « Je repère très vite les gens mal à l’aise avec mon homosexualité. Quand un collègue évite à tout prix de me demander avec qui je suis parti en vacances, par exemple… » Mais il s’en moque : « La différence avec ma jeunesse, c’est qu’il n’est désormais plus tendance d’exprimer son homophobie. » Alors il n’hésite plus à prendre la main de Lilian quand l’occasion se présente, dans les salles obscures comme au grand jour.

A lire l’épisode 1 : L’amour sur place : « Je l’ai trouvé beau gosse au cours de salsa »

Revivez le Monde Festival 2018 sur le thème « Aimer ! »

Aimer ! C’était le thème de la 5e édition du Monde Festival qui s’est déroulée du 5 au 7 octobre à Paris.

Revivez les meilleurs moments en vidéo, mais aussi en photos.

Voir les contributions

Dans la même rubrique

Services

Lecture du Monde en cours sur un autre appareil.

Vous pouvez lire Le Monde sur un seul appareil à la fois

Ce message s’affichera sur l’autre appareil.

  • Parce qu’une autre personne (ou vous) est en train de lire Le Monde avec ce compte sur un autre appareil.

    Vous ne pouvez lire Le Monde que sur un seul appareil à la fois (ordinateur, téléphone ou tablette).

  • Comment ne plus voir ce message ?

    En cliquant sur «  » et en vous assurant que vous êtes la seule personne à consulter Le Monde avec ce compte.

  • Que se passera-t-il si vous continuez à lire ici ?

    Ce message s’affichera sur l’autre appareil. Ce dernier restera connecté avec ce compte.

  • Y a-t-il d’autres limites ?

    Non. Vous pouvez vous connecter avec votre compte sur autant d’appareils que vous le souhaitez, mais en les utilisant à des moments différents.

  • Vous ignorez qui est l’autre personne ?

    Nous vous conseillons de modifier votre mot de passe.