« Grâce à Dorémi, on se chauffe mieux, pour moins cher ! »

Après des débuts timides, l’entreprise solidaire, qui propose une solution de rénovation énergétique complète et performante « accessible à tous », s’apprête à changer d’échelle.

Par Publié le 07 octobre 2019 à 19h17 - Mis à jour le 13 novembre 2019 à 15h03

Temps de Lecture 7 min.

La rénovation thermique va permettre de diviser par huit la facture de chauffage d’Edwige Flour par rapport à ce qu’elle aurait payé sans travaux.
La rénovation thermique va permettre de diviser par huit la facture de chauffage d’Edwige Flour par rapport à ce qu’elle aurait payé sans travaux. CÉCILE PELTIER

Est-ce l’escalier extérieur qui donne au pavillon blanc en béton de ce quartier résidentiel de Valence (Drôme) des faux airs de villa ? Ou la bonne humeur qu’il y règne ? En cette fin septembre, il flotterait presque un air de vacances sur le chantier un peu hors norme que pilote ici l’entreprise solidaire Dorémi.

L’heure est à la pose de la membrane d’étanchéité à l’air. Une des étapes importantes de la rénovation thermique complète qui va permettre de transformer une « passoire énergétique » des années 1960 en un logement confortable, aux normes BBC-rénovation, qui signalent des performances proches de celles du neuf. La propriétaire, Edwige Flour, a encore un peu de mal à y croire : « Nous rêvions d’une maison, mais nous ne pensions pas pouvoir nous la payer. Mon conjoint termine ses études, et nous n’avons qu’un salaire », explique la professeure d’anglais, mère de trois enfants.

Après avoir renoncé à « faire construire », le couple a déniché cette maison de 132 mètres carrés, pleine de potentiel… à condition de tout refaire. Un « projet un peu fou », que les 30 000 euros mis de côté pour les travaux ne suffisaient pas à concrétiser. Jusqu’à ce que l’Association départementale information logement (ADIL) lui souffle le nom du Dispositif opérationnel de rénovation énergétique des maisons individuelles (Dorémi).

Le bras armé opérationnel de négaWatt

Cette entreprise solidaire d’utilité sociale a été créée par l’Institut négaWatt. Sa mission : développer sa méthode de rénovation énergétique complète et performante « accessible à tous », concoctée dès 2012 avec Enertech et Biovallée. « Tous les dispositifs publics incitent à mener les travaux par étapes. C’est une erreur, car ils ne permettent pas d’isoler correctement. Au contraire, nous parvenons à sortir durablement les gens de la précarité énergétique, grâce à une division par quatre à huit de la facture de chauffage, les économies réalisées permettant de rembourser les éventuelles mensualités de prêt qui finance les travaux », explique Vincent Legrand, directeur général de Dorémi et gérant de l’Institut négaWatt.

Localement, Dorémi s’appuie sur les collectivités, qui font le lien avec les habitants

Son cœur de cible : les pavillons construits avant 1975. Localement, Dorémi s’appuie sur les collectivités, qui font le lien avec les habitants, et un réseau d’artisans formés par ses soins au travail en commun et à la maîtrise des coûts. C’est ainsi qu’Edwige Flour a reçu, à l’automne 2018, la visite d’Emmanuel Combes, chargé de mission Dorémi au sein de Valence Romans Agglo. Cette rénovation implique une isolation des menuiseries extérieures, mais aussi du toit, des murs, par l’intérieur ou l’extérieur, du plancher bas, l’installation d’un système de chauffage performant et d’une ventilation double flux.

« Des travaux qui, par leur ampleur et leur prix, peuvent impressionner », reconnaît M. Combes. D’où l’importance d’expliquer et de rassurer. Quelques semaines plus tard, il est revenu accompagné d’un groupement d’artisans. Pendant une demi-journée, ils ont ausculté la maison afin d’évaluer les solutions techniques à apporter, et proposer gratuitement un devis commun. « Un gain de temps substantiel pour les propriétaires qui sans cela auraient perdu des semaines à chercher des artisans, et comparer les offres », pointe Hervé Chapeau, plombier chauffagiste.

Gonzague Nieuviarts, gérant de l’entreprise de peinture Bergeron et Pitot, avec sa cliente, Edwige Flour.
Gonzague Nieuviarts, gérant de l’entreprise de peinture Bergeron et Pitot, avec sa cliente, Edwige Flour. CÉCILE PELTIER

Un plan financier personnalisé

Outre l’accompagnement technique, Dorémi propose un plan de financement personnalisé, mobilisant les différentes aides possibles : Agence nationale de l’habitat (ANAH), agglomération, région, certificats d’économie d’énergie, crédits d’impôts… Sans ce bouquet, qui couvre 60 % des 78 000 euros de la rénovation énergétique, Edwige Flour ne se serait jamais lancée. Des aides, qui ne sont versées qu’à la fin des travaux. « Heureusement que les artisans nous connaissent et qu’en attendant, notre éco-PTZ [prêt à taux zéro] de 30 000 euros nous permet de commencer à payer les acomptes. »

Le chantier va permettre de passer de 2 464 euros de chauffage par an à peine plus de 300 euros

Le chantier réalisé par l’un des groupements d’artisans, qui va permettre de passer de 2 464 euros de chauffage par an à à peine plus de 300 euros, avance bien. A mi-chantier, un test d’étanchéité à l’air va être réalisé afin de vérifier que tout a été fait correctement. Clé de voûte de la méthode Dorémi, la coordination entre les différents corps de métiers « assure une continuité indispensable à une rénovation efficace », insiste Gonzague Nieuviarts, gérant de la société Bergeron et Pitot, entreprise de peinture spécialisée dans l’isolation des façades et des toitures, et pilote du groupement.

Lorsque ça fonctionne bien, cela permet de gagner en efficacité : « On se connaît, on sait qui fait quoi, et il y a une confiance qui s’installe entre nous », renchérit Hervé Chapeau. Une confiance qui vaut aussi côté client.

Une maison « écolo »

Depuis 2014, l’entreprise solidaire a encadré une trentaine de rénovations dans l’agglomération. Pour certains propriétaires, comme Marjolaine Levacher, première, en 2015, à se lancer dans l’aventure, c’est aussi une affaire d’écologie.

« On avait fait le choix d’acheter une maison ancienne plutôt que de construire sur des terres agricoles, mais c’était une passoire énergétique. Lorsqu’on a entendu dire qu’Olivier Sidler [un des fondateurs de négaWatt et expert en maîtrise de l’énergie], dont on venait de lire le livre, montait un projet, on a poussé pour y participer. » Et elle ne regrette rien. « L’hiver, on allume le chauffage après les voisins et en pleine canicule, on a réussi à maintenir 25 °C à l’intérieur. »

Des ménages modestes, mais pas que…

Dorémi touche 45 % de foyers « modestes » ou « très modestes ». Les autres, comme celui de Monique Eginard, paient souvent une partie du projet sur leurs deniers. A l’origine, l’éducatrice spécialisée s’était renseignée pour refaire son crépi qui tombait en lambeaux, changer ses fenêtres et agrandir sa maison, mais les devis présentés par les artisans était vraiment trop importants.

Elle a même pensé déménager. Mais renoncer à ses 600 m2 de terrain en centre-ville lui fendait le cœur. Séduite par la méthode Dorémi, elle s’est finalement lancée. « Il m’a fallu plus d’un an pour dire oui. C’est un sacré investissement tout de même ! », confie-t-elle ravie de jouer les « maisons témoins ».

Monique Eginard a fait effectuer, par l’intermédiaire de Dorémi, une rénovation thermique complète et performante de sa maison à Valence.
Monique Eginard a fait effectuer, par l’intermédiaire de Dorémi, une rénovation thermique complète et performante de sa maison à Valence. CÉCILE PELTIER

Pour un budget inférieur à celui envisagé, elle a transformé son pavillon humide et froid l’hiver en un cocon chaleureux. Sur le toit, un panneau solaire thermique chauffe l’eau de mars à novembre, et le poêle à bois suffit à maintenir une température agréable dans l’extension. « On se chauffe mieux, et moins cher puisqu’on a divisé notre facture par deux, avec plus de satisfaction car on sait qu’on émet moins de CO2 et que c’est bon pour la planète. Quant à l’investissement, c’est autant de valorisation de notre patrimoine. »

Vers un déploiement national

Alsace, Rhône-Alpes, Centre-Val-de-Loire, Grand-Est, Nouvelle-Aquitaine, Pays de la Loire… Accompagnée par le réseau de soutien aux entrepreneurs sociaux Ashoka, Dorémi a tissé sa toile. A son actif, une centaine de rénovations sur vingt-cinq territoires. Des résultats encore modestes pour une solution saluée pour son efficacité.

« C’est une solution remarquable, avec des objectifs très ambitieux, mais le reste à charge est très important et peut intéresser des ménages modestes à condition qu’ils aient des fonds mobilisables », analyse Eric Lagandré, chargé de mission énergie au sein du service des études de l’ANAH.

« Il faut aussi que les fédérations d’artisans acceptent de s’organiser différemment », Raphaël Claustre

Autres freins : une démographie vieillissante du côté des artisans, et une certaine frilosité à voir leurs pratiques évoluer. « Il faut aussi que les fédérations d’artisans acceptent de s’organiser différemment, et de vendre des chaudières ou des fenêtres seulement dans le cadre de rénovations énergétiques globales et performantes », analyse Raphaël Claustre, directeur général d’Ile-de-France Energies.

Autant de défis que l’entreprise solidaire va devoir relever rapidement. Le ministère de la transition écologique et solidaire a donné son feu vert au programme « Facilaréno », placé sous son pilotage opérationnel. A la clé, un potentiel de 5,7 millions d’euros équivalents certificats d’économies d’énergie (CEE) pour accompagner les collectivités, les particuliers et les artisans à la rénovation énergétique performante.

Un prêt bonifié attaché à la pierre ?

L’objectif est d’implanter d’ici juin 2021 au moins 250 groupements d’artisans (contre 22 aujourd’hui) et de former 1 250 artisans (contre 850 à ce jour), sur cinq régions et cinquante territoires, couvrant au moins 10 % de la population française. Soit un potentiel de rénovation performante de près de quatre mille maisons chaque année à l’issue du projet.

Pour répondre à cet objectif, l’entreprise est passée, en quelques mois, de cinq à plus d’une vingtaine de salariés. Parmi les nouveaux venus, deux « conseillers terrain », avec une expérience commerciale – « un gros mot ici », s’amusent-ils –, chargés de mobiliser les artisans.

Nouveau chantier pour Dorémi : obtenir des pouvoirs publics et des banques un prêt à la rénovation bonifié par l’Etat « attaché à la pierre et non au propriétaire », qui viendrait remplacer la myriade d’aides existantes. « Ce serait un moyen de faire porter l’investissement nécessaire à la transition énergétique principalement par les ménages et non l’Etat, sans perte de pouvoir d’achat de leur part. Et de prêter à tout le monde, y compris les personnes âgées ou surendettées », conclut Vincent Legrand.

Vincent Legrand, directeur général de Dorémi interviendra lors de la conférence « La transition écologique est-elle l’ennemie du pouvoir d’achat ? » organisée par « Le Monde Cities », en partenariat avec Enedis, le 18 octobre, à Paris, de 8 h 30 à 10 h 30. Accès libre sur inscription.

Le programme : La transition écologique est-elle l’ennemie du pouvoir d’achat ? Une conférence « Le Monde Cities »
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